Joyce Echaquan n’était pas agressive ou impolie avec le personnel

Dans la vidéo que Joyce Echaquan a diffusée en direct sur Facebook le 28 septembre, peu avant sa mort, on l’entendait dire en atikamekw: «Carol [le nom de son mari], viens me voir. Ils sont en train de me surdoser de médicament. Fais ça vite.»
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans la vidéo que Joyce Echaquan a diffusée en direct sur Facebook le 28 septembre, peu avant sa mort, on l’entendait dire en atikamekw: «Carol [le nom de son mari], viens me voir. Ils sont en train de me surdoser de médicament. Fais ça vite.»

Joyce Echaquan était calme et avenante à l’hôpital de Joliette avant de recevoir une injection qui l’a plongée dans une douleur et une agonie insoutenables, révèle une lettre écrite par une patiente qui a été témoin des événements. Dans ce document inédit dévoilé en marge de l’enquête publique de la coroner, cette dame raconte en détail ce qu’on n’a pu voir dans la vidéo diffusée en direct sur Facebook par la femme atikamekw.

« Dans les instants où j’étais près de Mme Echaquan, de tout ce que j’ai vu et entendu, jamais elle n’a manifesté d’agressivité ou d’impolitesse envers le personnel cette journée », écrit Annie Desroches dans sa lettre rédigée au lendemain du drame.

Le 28 septembre 2020, la dame se trouvait à l’urgence du Centre hospitalier régional de Lanaudière (également appelé hôpital de Joliette) sur la civière située à côté de celle de Joyce Echaquan. Cette dernière se trouvait à l’hôpital en raison d’importantes douleurs au ventre.

Annie Desroches entend les conversations. Selon ce qu’elle rapporte dans sa lettre, Mme Echaquan disait se faire régulièrement prescrire de la morphine pour calmer ses maux de ventre. Mais il était clair qu’elle n’en voulait plus et qu’elle était en sevrage.

« Elle affirmait d’elle-même [aux infirmières] ne plus vouloir cette cochonnerie de médicament de merde (là étaient ses mots exacts), car cela lui avait créé un fort effet de sevrage lorsqu’elle cessait de les prendre », écrit Mme Desroches.

En matinée, Joyce Echaquan demande tout de même un antidouleur et une infirmière lui fait une injection. Dans les minutes qui suivent, Mme Echaquan est « gentille, cohérente et calme », rapporte la témoin.

Les deux femmes discutent et rient un peu ensemble. Joyce Echaquan fait une recherche sur son cellulaire pour sa voisine de civière.

Puis, la femme de 37 ans se couche et c’est à ce moment qu’elle commence à se tordre de douleur, à crier puis à hurler, raconte Mme Desroches. « Soudainement, son état a changé et elle semblait tellement souffrir. »

À plusieurs reprises, la mère de sept enfants réclame de l’aide au personnel qui semble demeurer insensible à sa douleur. Mme Echaquan aurait même demandé à être attachée pour ne pas tomber de sa civière, ce qui lui aurait été refusé, est-il rapporté.

En essayant de se retourner, la patiente atikamekw est plus tard tombée par terre. Deux membres du personnel viennent alors à son chevet. L’une aurait lancé à l’autre : « Elle s’est jetée à terre, tu sais bien ! » soutient Mme Desroches. « Moi j’étais traumatisée à côté. Je comprenais pas ce qui arrivait. Je me suis dit mais voyons donc elle venait de tomber, laissez-lui le temps de reprendre son souffle », écrit-elle, visiblement troublée.

Tout au long de l’épisode, Mme Desroches entend des membres du personnel tenir des propos condescendants et déplacés à l’endroit de la patiente atikamekw qui hurlait « je vais mourir, je vais mourir ! », ou encore « je vais quitter mon corps ! ».

« Là, tu vas arrêter de crier d’même, là tu déranges tout l’monde ici. On n’est pas dans une garderie ici, on gère pas les bébés », aurait lancé une infirmière. Puis, « si tu continues d’même là, qu’est-ce qui va arriver là, on va t’shooter tu vas dormir ben comme du monde ! »

Dans la vidéo que Joyce Echaquan a diffusée en direct sur Facebook le 28 septembre, peu avant sa mort, on l’entendait dire en atikamekw : « Carol [le nom de son mari], viens me voir. Ils sont en train de me surdoser de médicament. Fais ça vite. »

Je me suis dit mais voyons donc elle venait de tomber, laissez-lui le temps de reprendre son souffle.

Selon une transcription écrite de la vidéo — également dévoilée en marge de l’enquête publique de la coroner —, on apprend que deux infirmières et une préposée sont arrivées à son chevet au moment de la diffusion de la vidéo. Une ordonnance de non-publication interdit la divulgation de leurs noms.

La plupart des insultes à connotation raciste ont été prononcées par la même infirmière. « Asti d’épaisse de tabarnouche », « ça là, c’est mieux mort ça », « t’as-tu [fini] de niaiser là ! », « Heille t’es épaisse en calisse », « Ben meilleur pour fourrer que d’autre chose ça / surtout que c’est nous autres qui paie pour ça ».

Il n’est pas clair si la deuxième infirmière a assisté à toute la scène. L’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec (OIIQ) n’a pas répondu à nos questions vendredi.

À la suite de la diffusion de la vidéo, une infirmière et une préposée ont été renvoyées. La cheffe des urgences de l’hôpital de Joliette, Josée Roch, a aussi démissionné dans la foulée de la tragédie. Et le président-directeur général du CISSS de Lanaudière, Daniel Castonguay, a perdu son poste après avoir déclaré qu’il n’était pas au courant des problèmes de racisme à l’hôpital de Joliette, pourtant documentés par la commission Viens.

Des gestionnaires averties ?

Une lettre envoyée le 29 octobre par la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) à Daniel Castonguay contient également des informations troublantes. On y apprend que deux gestionnaires auraient vu la vidéo de Joyce Echaquan vers 10 h 50 le 28 septembre 2020.

« Ces deux gestionnaires, toutes deux infirmières inscrites au tableau de l’OIIQ, ne sont malheureusement pas intervenues immédiatement pour que la patiente soit transférée en réanimation malgré sa détresse évidente », écrit Marie-Chantale Bédard, agente FIQ-SIL (Syndicat interprofessionnel de Lanaudière).

Deux membres du personnel de l’urgence auraient également demandé à leurs supérieures le transfert de Joyce Echaquan en réanimation durant la matinée, poursuit la missive. Selon la FIQ, ce n’est que vers 11 h 50 que la patiente a été transférée. Après 45 minutes de manœuvres de réanimation, la mère de sept enfants serait décédée vers 12 h 45. « Le cours des choses aurait peut-être pu être différent pour Mme Echaquan », écrit la FIQ, qui représente les infirmières de l’hôpital de Joliette.

Le syndicat jette aussi le blâme sur la surcharge de travail des professionnelles en soins de l’urgence de l’hôpital de Joliette. « […] Force est de constater que le manque de personnel, la surcharge de travail des salariées de l’urgence et l’absence d’investissement de la Direction des soins infirmiers dans l’organisation du travail ont mené à des événements tragiques. »

 

Avec Jessica Nadeau

 

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4 commentaires
  • Marie-Hélène Gagnon - Abonnée 15 mai 2021 07 h 42

    Syndicat

    On doit beaucoup aux syndicats pour la protection des travailleurs et de meilleures conditions de travail à travers les années. Ils sont encore essentiels car imaginez ce qui arriverait aux travailleurs si demain matin les syndicats disparaissent!

    Mais quand je lis que le syndicat excuse le comportement des infirmières, que c'est pas de leurs fautes, c'est la faute des conditions de travail, là ça vient me chercher! À ce compte toutes les infirmières et les préposées pourraient insulter et maltraiter leurs patients! Cette déclaration est insultante pour tout le personnel de la santé qui est surchargé et qui respectent quand même les patients. Ces gestes n'ont aucun lien avec les conditions de travail.

    Les syndicats sont essentiels dans notre société mais je crois qu'ils sont dûs pour une grande remise en question sur leur rôle depuis longtemps. Leur rôle n'est pas de défendre l'indéfendable mais de réellement travailler à proposer des solutions pour améliorer les conditions de travail de ses membres.

  • Hélène Lecours - Abonnée 15 mai 2021 08 h 18

    Des événements tragiques

    "Le manque de personnel, la surcharge de travail des salariées de l’urgence et l’absence d’investissement"...ça vaut pour tout le monde. L'attitude méprisante, que dis-je méprisante? ne s'applique pas à tout le monde j'en suis certaine. Seulement à ceux et celles qui ne peuvent se défendre, ne savent pas comment, ne comprennent pas et sur qui on se sent autorisé à passer sa fatigue, sa mauvaise humeur, son mépris. Surtout son mépris. En bonne santé, c'est déjà difficile de faire face à ça, alors dans un corridor d'hôpital et en douleur, en situation de dépendance, on est plus que vulnérable. Cette affaire mérite qu'on aille au fond de la question des relations problématiques entre un certain "nous" et les Premières nations.

  • André Joyal - Inscrit 15 mai 2021 11 h 28

    Qu'en pense Monsieur Cyril Dionne?

    Plusieurs fois, il a écrit avoir hâte que la vérité éclate. Cette hâte est-elle toujours pertinente?

  • claude turgeon - Abonné 15 mai 2021 18 h 12

    La voisine ?

    Dans un article d'un autre journal ,on disait que la voisine de civière était une amie de Joyce Echaquan. Est-ce que Annie Desroches etait une amie de Joyce Echaquan ? Si oui que faisaient elles là simultanément a l'hôpital ? Le même article de journal mentionnait qu'une infirmière avait interrogée cette même voisine de civière en lui demandant si elle savait pourquoi Joyce avait un comportement si bizarre. Annie Desroches est elle cette voisine de civière et amie de Joyce Echaquan interrogée par le personnel ? Si oui ,pourquoi cacher ce fait ? Louche ...