Un projet de logements pour l’après-DPJ compromis

Dans son rapport, déposé au terme de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, la commissaire Régine Laurent recommandait de mettre en place un programme de soutien pour accompagner les jeunes adultes qui font la transition vers l’autonomie.
Photo: iStock Dans son rapport, déposé au terme de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, la commissaire Régine Laurent recommandait de mettre en place un programme de soutien pour accompagner les jeunes adultes qui font la transition vers l’autonomie.

Un projet d’hébergement « avec accompagnement » visant à aider les jeunes adultes qui sortent des centres jeunesse à transiter vers l’autonomie est compromis par un manque de financement. « On est vraiment dans l’urgence », lance au bout du fil Anne-Chloé Bissonnette, médecin et vice-présidente du conseil d’administration de l’auberge du cœur Le Tournant.

« On le sait, les jeunes qui sortent des centres jeunesse n’ont pas tous eu la chance de développer leurs aptitudes, ils ont vécu plusieurs difficultés, auxquelles s’ajoutent parfois des problématiques de santé mentale ou de toxicomanie, plaide la médecin. On veut être une réponse pour le trou de service qui survient lorsque les jeunes atteignent l’âge de 18 ans. »

Le besoin est d’autant plus criant que les statistiques démontrent qu’un jeune sur cinq va vivre une forme d’itinérance dans les mois suivant sa sortie de centre jeunesse. « De façon anecdotique, comme médecin en centre jeunesse, je vois passer plusieurs jeunes qui deviennent extrêmement anxieux à l’approche de leurs 18 ans, ajoute-t-elle. Il y a réellement un besoin. »

Anne-Chloé Bissonnette n’est pas la seule à constater ce manque de services. Dans son rapport, déposé au terme de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, la commissaire Régine Laurent recommandait de mettre en place un programme de soutien pour accompagner les jeunes adultes qui font la transition vers l’autonomie, afin d’éviter que ceux-ci ne se retrouvent dans une situation d’itinérance.

« Tout le monde nous dit qu’il y a un besoin : le CIUSSS est vraiment enthousiaste de travailler avec nous, plusieurs politiciens nous appuient. On reçoit des appuis de partout et paradoxalement, on se retrouve paralysé parce que la contribution financière ne suit pas », déplore la Dre Bissonnette.

Bloqué à Québec et Ottawa

Dès le départ, en 2018, le projet s’est heurté au « manque d’unité disponible au programme Accès-Logis » de Québec, explique Anne-Chloé Bissonnette.

Puis, lorsque le gouvernement fédéral a annoncé l’automne dernier la nouvelle Initiative pour la création rapide de logements, dans le cadre de la Stratégie nationale sur le logement, l’équipe du Tournant a déposé son projet visant la création de 25 à 30 unités de logement avec accompagnement. Le coût du projet est estimé à environ 7 millions de dollars.

À leur grande déception, le projet Agir en amont n’a pas été retenu. En mars dernier, la Société canadienne d’hypothèque et de logements, qui travaille en partenariat avec l’Initiative pour la création rapide de logements, a répondu au Tournant qu’elle tentait de trouver des fonds supplémentaires pour répondre à un plus grand nombre de demandes puisque l’initiative avait suscité « un intérêt considérable ».

L’équipe a trouvé un immeuble à Montréal. Et depuis, elle attend… Mais l’offre d’achat, conditionnelle au financement, est désormais « sur la corde raide », soupire la Dre Bissonnette, qui se demande où est la volonté politique d’aider les jeunes.

L’organisme accueille déjà une centaine de jeunes par année avec ses 11 places temporaires au centre et ses 12 appartements avec accompagnement. Chaque année, Le Tournant doit refuser 600 demandes d’hébergement. L’ajout d’une trentaine de logements supplémentaires ne constitue donc pas la réponse à tous les problèmes, mais c’est un bon début, plaide Anne-Chloé Bissonnette. « Il faut commencer quelque part et là, on ne peut même pas essayer de régler le problème. »

Une transition réussie

Jean-William Côté, 24 ans, fait partie de ceux qui ont réussi à trouver une place en appartement avec accompagnement à l’Auberge du cœur Le Tournant. Assez tôt, à l’adolescence, le jeune homme a commencé à consommer de la drogue pour oublier ses ennuis. À 18 ans, il est devenu « l’archétype du consommateur », raconte-t-il. « Je volais, je mentais, c’était une période plutôt dark et ma mère n’a eu d’autre choix que de m’expulser. »

Pendant un mois, il a vivoté d’un endroit à l’autre, épuisant rapidement toutes ses ressources. Il s’est ensuite retrouvé en thérapie pour quelques mois pour traiter son problème de dépendance, mais il n’a pas réussi à arrêter de consommer.

« Je ne pouvais plus retourner chez ma mère, je n’avais pas les moyens financiers pour assumer les coûts liés à un appartement. Même me trouver un emploi, c’était rendu difficile à cause de mes troubles de consommation. Le Tournant m’a accueilli et dès le premier appel, ils m’ont compris immédiatement. Non seulement ils m’ont offert un toit et de la nourriture, mais j’ai eu des suivis avec les intervenants qui m’ont accompagné sur le long chemin de mon rétablissement. »

Aujourd’hui, Jean-William est sobre depuis un an et s’est découvert une passion pour l’agriculture biologique. Il est désormais responsable d’un projet de jardin biologique qui redistribue de la nourriture aux organismes communautaires du quartier. « C’est vraiment un levier pour m’aider à rester sobre, ça m’a propulsé. »

Le jeune homme habite dans un appartement avec accompagnement du Tournant depuis environ deux ans et arrive à sa dernière année de « transition ». Il se dit « vraiment déçu » de voir que d’autres jeunes n’auront pas la même chance que lui. « Des fois, tout ce dont on a besoin, c’est d’une transition, d’un coup de pouce », résume-t-il.

« C’est décevant parce qu’il y a un besoin criant auquel on pourrait répondre et le gouvernement se désiste, dénonce-t-il. Un autre côté de moi, un peu plus cynique, se dit que pendant les campagnes électorales, on promet plein de choses, mais quand vient le temps de régler les problèmes pour vrai, la volonté s’amoindrit. »

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