Des locataires déterminés à résister aux « rénovictions »

Younis Cherni, Gladys Osorio et son mari, Lucas Cachay, contestent l'avis d'évacuation pour rénovations que leur a transmis l'entreprise propriétaire de l'immeuble qu'ils habitent, dénonçant une tentative de «rénoviction».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Younis Cherni, Gladys Osorio et son mari, Lucas Cachay, contestent l'avis d'évacuation pour rénovations que leur a transmis l'entreprise propriétaire de l'immeuble qu'ils habitent, dénonçant une tentative de «rénoviction».

L’entreprise propriétaire d’un immeuble du quartier Rosemont à Montréal veut évacuer 24 logements durant huit mois pour réaliser des travaux. Menacés d’expulsion, les locataires contestent la nécessité de ces rénovations et y voient une « éviction masquée ».

Ce cas n’est que la pointe de l’iceberg dans ce quartier fortement affecté par les rénovictions : « Nous en sommes à 18 immeubles où les locataires ont été soit évincés, soit sous menace d’évictions », explique Jean-Claude Laporte, organisateur communautaire pour le Comité logement de Rosemont. Partout, le même modus operandi, poursuit-il. Des compagnies de gestion immobilière font pression sur les locataires pour qu’ils quittent leur logement, invoquant des rénovations en profondeur.

« Actuellement, on est sur le qui-vive. On est préoccupés », déplore Gladys Osorio, résidente du 3255 Saint-Zotique depuis 26 ans avec son mari. Aux fenêtres de l’immeuble, un carton affiche « nous ne sommes pas de la marchandise ».

Au début du mois de mars, le couple a reçu un premier avis d’évacuation, leur demandant de quitter le logement le 1er juillet, jusqu’au moins en mars 2022. En compensation, le propriétaire offrait 2636 $, soit l’équivalent d’un peu plus de trois mois de loyer.

Mme Osorio n’a pas donné suite à la lettre du propriétaire dans les dix jours, ce qui correspond à un refus de quitter les lieux.

« La semaine dernière, l’avocat [de l’entreprise propriétaire] nous a offert 4500 $ au lieu de 2600 $, mais à condition qu’on s’en aille, et qu’on ne revienne pas. On a refusé la nouvelle proposition aussi, et j’ai dit à l’avocat que, nous, on va rester », affirme Mme Osorio.

« Le stratagème, c’est de les mettre dehors pour rénover de façon cosmétique et ensuite de monter les loyers de façon astronomique, pour faire le plus de fric possible », a décrit le député de Québec solidaire Vincent Marissal, rencontré lundi devant l’immeuble en question.

Pas question non plus de partir pour Younis Cherni. Sa fille de six ans fréquente une école à proximité et son petit garçon, la garderie. « Pour une famille c’est très compliqué. Ici, c’est notre communauté. C’est extrêmement stressant de penser à partir soudainement », dit-il.

Il craint de ne pas pouvoir se reloger convenablement. Ses quelques recherches montrent qu’un appartement de taille équivalente coûte environ 1500 $ dans le même quartier, soit près de 70 % plus cher que son loyer actuel.

À l’instar de Mme Osorio, M. Cherni a eu un échange téléphonique avec un représentant de l’entreprise propriétaire. « Pour moi, l’avocat m’encourageait à résilier mon bail. Il a doublé l’indemnisation pour partir », dit-il.

Le président de l’entreprise propriétaire, Jason Martin, n’a pas rappelé Le Devoir.

Un propriétaire a le droit de faire des rénovations en cours de bail, « pourvu que ces travaux et les conditions d’exécution soient raisonnables », dit le Tribunal administratif du logement (TAL).

Selon la liste fournie aux locataires, les travaux comprennent plusieurs améliorations extérieures, comme le changement des rampes de balcon et la réparation de joints dans la brique, ainsi que le remplacement des systèmes de ventilation et de plomberie.

Plusieurs locataires croient que la nature de ces travaux est contestable : « On ne s’est jamais plaints de rien, et tout fonctionne dans notre appartement. Pour moi, c’est tout simplement exagéré », affirme M. Cherni.

Devant le refus des locataires d’évacuer temporairement les lieux, la compagnie propriétaire, Rand Hill, s’est adressée au TAL, qui a le pouvoir de statuer ou non sur le bien-fondé de l’évacuation, ainsi que d’en fixer les conditions. Jusqu’à maintenant, au moins neuf dossiers ont été ouverts pour autant de logements de cet immeuble.

Spéculation immobilière

Dans tout le quartier, le Comité logement Rosemont a dénombré 177 logements qui se trouvent dans une situation similaire. « Dans ces cas, ce sont des nouveaux propriétaires, et la majorité d’entre eux sont des entreprises », précise M. Laporte, parlant de « spécuvictions ».

Si l’acte de vente de l’édifice a été signé le 15 décembre dernier par une compagnie enregistrée sous le nom Propriété CJM Saint-Zotique, le premier avis de travaux majeurs adressé aux locataires, et consulté par Le Devoir, provenait plutôt de Propriété Rand-Hill, une société de gestion immobilière. Ces deux entreprises sont enregistrées à la même adresse, tout comme une dizaine d’autres liées à l’immobilier, et ont deux administrateurs en commun.

Cette histoire n’est pas sans rappeler celle du Manoir Lafontaine, sur le Plateau-Mont-Royal, aussi visé par 90 avis d’évacuation pour rénovations.

Dans Rosemont, les rénovictions ont pris de l’ampleur cette année. « C’est du jamais vu », souligne M. Marissal. Son parti réclame une taxe « anti-flip », qui ciblerait le gain en capital sur la vente d’un immeuble à revenu s’il est vendu moins de cinq ans après l’achat initial.

Le Comité logement Rosemont a aussi suggéré que les propriétaires soient obligés de passer par le TAL avant d’obtenir le permis de rénovations de l’arrondissement, afin de valider les travaux prévus et les indemnisations offertes aux locataires.

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