Les petits fournisseurs Internet se sentent court-circuités

Louis-Paul Bourdon, représentant de l’Alliance des télécommunicateurs indépendants du Québec, conteste l’attribution des contrats de gré à gré annoncée par le gouvernement.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Louis-Paul Bourdon, représentant de l’Alliance des télécommunicateurs indépendants du Québec, conteste l’attribution des contrats de gré à gré annoncée par le gouvernement.

Les centaines de millions de dollars de Québec et d’Ottawa pour « brancher tous les Québécois à haute vitesse » créent de l’interférence sur le marché de l’accès à Internet. Les fournisseurs indépendants craignent que ces subventions n’éliminent la concurrence et n’augmentent des prix de la bande passante.

Louis-Paul Bourdon déroule des fils Internet dans les rangs de la Montérégie comme on y a déroulé les fils électriques au siècle dernier. « C’est à nous qu’on doit la révolution numérique dans la zone rurale depuis 20 ans. Avant qu’on arrive, c’était le branchement par téléphone. »

Il ne décolère pas contre les 826 millions des gouvernements versés à six grandes entreprises de télécommunications. Les deniers publics aideront ces dernières à installer leur fibre optique à côté de la sienne, court-circuitant tous ses efforts. C’est « illogique » de ne pas considérer les entreprises déjà sur place, proteste le représentant de l’Alliance des télécommunicateurs indépendants du Québec (ATIQ). « On va décider de nous exproprier au lieu de nous demander d’allonger notre service à des endroits. […] C’est nous qui devrions avoir une partie, ou être consultés à tout le moins, faire partie du processus. »

Dans Lanaudière, Marc-André Forest tente lui aussi depuis vingt ans de relier sa région à la Toile mondiale. Il y a déjà implanté plusieurs « dorsales », des câbles analogues aux lignes à haute tension, mais pour la fibre optique. Ces coûteuses « autoroutes de l’information » agissent comme intermédiaire avant le dernier branchement aux maisons. Marc-André Forest attendait des subventions pour terminer tous ses raccordements.

« Il y a des projets sur la table, où nous on a une dorsale dans, par exemple, le rang 8, où on n’a pas été capables de desservir les quatre clients du fond du rang parce que c’était pas rentable. Si on avait eu une invitation de Québec pour utiliser notre réseau déjà en place pour brancher ces quatre clients-là, tous les coûts auraient été de beaucoup diminués. »

Ne subventionner que les grosses entreprises viendra bulldozer tout le réseau et ouvrira la porte à une hausse du prix payé par le public, croit-il.

Qui plus est, les gouvernements payeront eux aussi trop cher, car ils financeront une deuxième dorsale à côté de celles qui sont déjà disponibles. Les représentants de l’ATIQ assurent que ces exemples de branchement en double, parfois même subventionnés à chaque installation, abondent.

La promesse de brancher rapidement

Le gouvernement Legault promettait lors des dernières élections de brancher les 315 000 ménages québécois privés d’Internet haute vitesse. C’est pour cela que Vidéotron, Cogeco, Bell, Xplornet, Sogetel et Telus « ont l’obligation de brancher à 100 % », insiste le responsable du dossier à Québec, Gilles Bélanger. Si les signataires ne respectent pas la date butoir de septembre 2022, soit quelques jours avant le prochain scrutin, les contrats prévoient des pénalités d’au moins 10 %. « On peut leur retirer du territoire s’ils sont en retard sur l’échéancier. On a une vigie pour ça, ce que les gouvernements n’ont jamais fait », ajoute-t-il en disant vouloir « augmenter la cadence ».

En Abitibi et dans les Laurentides, Xavier Cinq-Desbiens, de l’entreprise XCD, n’en croit rien. « Les gros joueurs se sont rapidement adaptés. Ce sont des gens d’expertise et d’expérience. Ils vont demander deux fois plus cher, ramasser les secteurs plus payants et encore laisser de côté les secteurs moins payants. Ils peuvent absorber les pénalités. Ils ont juste trouvé un moyen de s’adapter à la nouvelle recette de gré à gré. »

« Je n’utilise pas le terme “gré à gré”, réplique Gilles Bélanger. J’appelle ça des appels d’offres dynamiques. »

Après s’être entendue avec les grosses entreprises, son équipe se réserve le droit de redistribuer les mandats en cas de désistement. Dans ce cas, « on regarde qui sont les autres joueurs dans ce coin-là, on appelle l’autre et on lui demande s’il est capable de faire [les branchements], explique Gilles Bélanger. Arrive-nous avec des propositions ! On fait ça chaque jour. »

Gilles Bélanger dit qu’une fois les dorsales installées, les petits fournisseurs peuvent louer l’accès à ces câbles et terminer les connexions. Il écorche au passage le gouvernement fédéral, qui possède l’autorité juridique dans ce domaine. « Quand le CRTC va mettre plus de torque et va arriver avec l’obligation d’un taux de gros beaucoup plus bas, toute la bande passante dans laquelle on va avoir investi de l’argent public va s’ouvrir à la concurrence pour les plus petits joueurs. »

« Ici, le rouleau compresseur est déjà passé »

Sur la Côte-Nord, là où une seule dorsale raccorde l’ensemble de la région, le monopole de Telus laisse peu de marge de manœuvre à la concurrence. Yan Basile et son entreprise innue, Babish Télécom, essaient tant bien que mal d’offrir une solution de remplacement aux villages de son territoire ancestral.

« Ici, le rouleau compresseur est déjà passé, dit-il. Tout a été fibré sur la Côte-Nord. Dans les territoires où on était déjà, Telus est arrivé avec la fibre et on a perdu beaucoup de clients. Ça a fait mal, très mal, mais on a survécu. »

Ses relations avec la compagnie, dit-il, ne pourraient pas être pires. « Je ne suis plus capable de faire affaire avec eux. Je dois passer par des intermédiaires. » Avec une seule entreprise qui détient l’autoroute de l’information, pas moyen de négocier l’accès à la dorsale. « Ils te sortent un prix quasiment calculé pour que ça ne soit pas rentable. Et après, à qui on peut aller se plaindre ? »

À force de bien connaître son territoire et ses clients, Babish Télécom tire son épingle du jeu. Mais l’entrepreneur innu évoque le fait que, pour rétablir les forces du marché, il faut scinder la propriété des dorsales. Yan Basile clame même qu’une portion lui revient déjà de droit. « Toutes les données générées sur la Côte-Nord passent par un seul tuyau. Dans ce tuyau, il y a plusieurs brins. Là, c’est Telus qui gère ce tuyau-là avec le gouvernement. Dans ces brins-là, il y a six brins qui sont destinés aux Innus, qui sont réservés aux Innus. Babish Télécom doit pouvoir utiliser ces brins-là. »

À Québec, Gilles Bélanger promet que « l’avenir est un avenir concurrentiel avec des taux de location plus bas ». Encore faut-il que le fédéral légifère.

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