La banlieue torontoise au cœur de la tempête

Bal Agostinelli et Gina Konieczny se baladent sur la rue principale de Brampton.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Bal Agostinelli et Gina Konieczny se baladent sur la rue principale de Brampton.

Il s’agit de la ville des travailleurs des usines d’empaquetage alimentaire et des larges entrepôts qui assurent l’approvisionnement des biens de tout le pays : Brampton, banlieue multiethnique du nord-ouest de Toronto, est devenue l’épicentre de la troisième vague de COVID-19 du Canada. Une preuve, selon ses élus locaux, du danger de ne pas se préoccuper suffisamment du sort des travailleurs essentiels.

« Il y a beaucoup de gens qui demeurent dans des appartements, des familles de 10, 12 personnes, qui travaillent tous dans l’alimentaire ou dans les entrepôts. Imaginez si l’un d’entre eux contracte la COVID… », laisse tomber Brian Craig, rencontré devant le square nouvellement rénové du centre-ville de Brampton.

Une casquette de football vissée sur la tête, l’homme de 65 ans originaire de l’est de Montréal s’est installé dans ce coin du Grand Toronto dans les années 1990. Il perdit un peu de sa fluidité en français, « parce que c’est anglais ici, et un peu pendjabi ». Comme tout le monde croisé par Le Devoir dans cette ville, M. Craig était extrêmement inquiet de la situation sanitaire. Surtout pour sa fille, qui travaille à temps partiel à la même épicerie où il a lui-même fait carrière.

« C’est dangereux parce qu’ici, on peut attraper le virus chaque jour. Chaque jour, dans les épiceries, il y a des gens avec le virus qui rentrent. C’est aussi risqué qu’à l’hôpital », estime-t-il.

Au passage du Devoir, ce week-end, la ville venait de compiler une statistique alarmante : plus de 22 % des tests de COVID-19 revenaient positifs. Il s’agit du taux le plus haut de l’Ontario, province la plus touchée par la maladie depuis ce printemps, avec environ 4000 nouveaux cas par jour depuis deux semaines. Par comparaison, au plus fort de la première vague, le taux de positivité le plus élevé enregistré au Québec était d’environ 16 %. Actuellement, ce taux tourne autour de 3 % dans la province.

Ces données n’échappent pas à Bal Agostinelli, l’une des rares piétonnes à s’aventurer dans la rue principale de Brampton, plutôt déserte pour un samedi. « J’ai deux garçons, et ils savent que les chiffres sont extrêmement élevés ici à Brampton, alors ils refusent de venir jusqu’à ce que ça baisse. Je ne vois que mes petits-enfants par vidéo. Ça me crève le cœur », témoigne la femme dans la soixantaine.

Les patients de Brampton et des environs doivent être envoyés dans différents hôpitaux du Grand Toronto, qui se sont tous rapidement remplis de patients infectés à la COVID-19 ces trois dernières semaines. Brampton est la seule ville dont tous les codes postaux sont priorisés pour l’administration du vaccin, et la ville déplore l’une des plus jeunes victimes de la COVID-19 au pays, morte subitement à 13 ans la semaine dernière. La détérioration de la situation sanitaire de la région a même poussé le fédéral à envoyer l’armée pour aider son système de santé, a-t-on appris lundi.

Selon le maire de Brampton, la crise est la conséquence directe de l’obstination des autorités à maintenir ouvertes des grandes entreprises, tel que le centre de distribution d’Amazon de Brampton, pour ne pas nuire à l’économie.

J'ai deux garçons, et ils savent que les chiffres sont extrêmement élevés ici à Brampton, alors ils refusent de venir jusqu'à ce que ça baisse. 

 

Inégalités pandémiques

« À mon avis, aucune entreprise, aucune société, peu importe sa taille, n’est plus importante que la santé publique. Ma frustration vient du fait qu’il semble que le gouvernement de l’Ontario, et le gouvernement du Canada, ont fermé les yeux quant aux entreprises qui font partie de la chaîne d’approvisionnement », croit le maire, Patrick Brown, en entrevue au Devoir.

En particulier, un important centre de distribution d’Amazon a pignon sur rue dans un parc industriel à la périphérie de sa ville, d’où sont acheminés 40 % de tous ses paquets au Canada. Le centre serait responsable de pas moins de 600 cas de COVID-19, explique M. Brown. Au passage du Devoir, samedi, le bâtiment surdimensionné venait tout juste d’être vidé de ses travailleurs pour une première fois par les autorités locales, qui ont décrété vendredi la fermeture des entreprises qui ont connu une éclosion dans les deux dernières semaines.

« Un large segment de notre main-d’œuvre est constitué de travailleurs essentiels, explique le maire. La COVID-19 ne traite pas tout le pays de manière égale. Le virus vise et se répand plus vite dans les endroits densément peuplés et les usines surpeuplées. Et nous en avons beaucoup dans cette ville. Nous avons eu plus de 400 éclosions dans des lieux de travail. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le centre de distribution d'Amazon, à Brampton, est lié à au moins 600 cas d'infection.

Protéger les travailleurs

Patrick Brown s’est fait connaître en Ontario pour avoir dirigé le Particonservateur provincial, et s’être présenté à la course à la chefferie du parti déclenchée par sa propre démission suivant des allégations d’inconduites sexuelles. La course fut remportée par l’actuel premier ministre ontarien, Doug Ford. M. Brown se concentre désormais sur la politique municipale de Brampton, « un rôle non partisan », assure-t-il. Il est rejoint dans son appel à la protection des travailleurs par Gurratan Singh, le député provincial du NPD de Brampton-Est et frère du chef néodémocrate fédéral, Jagmeet Singh.

« Brampton vit une crise. Les gens n’ont pas de congés de maladie payés, alors ils doivent choisir entre aller travailler malades ou ne pas payer les factures. Après, ils peuvent le transmettre à la maison, et il y a beaucoup de foyers intergénérationnels », explique l’élu, lors d’un appel au Devoir.

Les récentes mesures prises pour fermer les entreprises touchées par le virus ont été l’initiative des autorités locales de la région de Peel, précise-t-il, alors que « ce genre de leadership aurait dû venir du gouvernement provincial de Doug Ford ». Après plus d’un an de pression de la part de l’opposition, M. Ford a évoqué jeudi dernier qu’il avait pour projet d’accorder des congés de maladie aux travailleurs. Mardi, son gouvernement s’est plutôt contenté de demander au fédéral de bonifier sa Prestation canadienne de maladie pour la relance économique (PCMRE).

Les errances du vaccin par code postal

La tentative de l’Ontario de vacciner les zones les plus touchées par le virus, en fonction du code postal, se bute à des pénuries et à de la confusion dans les banlieues de Toronto.

« Je suis venue pour savoir si j’ai droit à un vaccin dès maintenant », indique Kata Youn, 48 ans, rencontrée devant la clinique de vaccination de l’hôpital Civic de Brampton avec son conjoint Majid Hajioghli, travailleur essentiel dans une quincaillerie. « Mais on m’a dit que j’étais trop jeune ! »

Pourtant, le couple vit à Brampton, dans un code postal « à haut risque », pour lequel tous les adultes de plus de 18 ans ont droit au vaccin, et non seulement ceux qui ont plus de 50 ans, selon le site Internet gouvernemental. Le problème ? Ces personnes doivent se rendre dans une clinique instantanée précise, qui apparaît et ferme en fonction des arrivées irrégulières de vaccins.

« C’était dans les nouvelles que les 18 ans et plus peuvent avoir le vaccin. Mais je crois que ça n’a pas commencé », comprend Gurpreet Singh, 34 ans, venu accompagner ses parents au stade de soccer de Brampton, transformé en centre de vaccination géant.

Le maire de Brampton, Patrick Brown, se dit « très frustré » que sa ville n’ait pas accès à assez de vaccins dans ces cliniques instantanées. Les autorités ont par exemple offert 50 000 doses pour les résidents de deux codes postaux de Brampton. Ceux-ci devaient se rendre jusqu’à la ville centre, Toronto, pour y être inoculés. Toutes les doses ont été écoulées en moins de 48 heures.

« La province a essayé de distribuer le même nombre de vaccins à tous. C’est comme des pompiers qui tentent d’éteindre une maison en feu en envoyant de petites quantités d’eau à chaque maison du quartier », compare-t-il.

La ministre de la Santé de l’Ontario, Christine Elliott, a annoncé lundi qu’elle changeait la stratégie de distribution des vaccins de la province, allouant la moitié des doses pour les zones les plus touchées, comme Brampton et les banlieues du nord-ouest de Toronto.

 

Boris Proulx