Une nuit tranquille à Toronto, sans couvre-feu

Bien campé derrière son barbecue qui obstrue partiellement le trottoir de la rue Queen Ouest, à 21 heures passées samedi, Wesley Barber vend des hamburgers aux passants. 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Bien campé derrière son barbecue qui obstrue partiellement le trottoir de la rue Queen Ouest, à 21 heures passées samedi, Wesley Barber vend des hamburgers aux passants. 

Alors que les hôpitaux débordent et que la troisième vague de COVID-19 bat son plein, les Torontois n’ont pas de couvre-feu, et n’en veulent surtout pas. Malgré la fermeture des bars et des terrasses, ils sortent quand même de chez eux pour profiter des rues et des parcs en soirée, avant que la métropole ne se transforme en ville fantôme après 22 heures.

« S’ils installent un couvre-feu, ou un confinement, les gens ici vont développer de sérieuses maladies mentales. Je deviendrais fou à rester dans mon appartement toute la journée », dit Andre Keire, 26 ans, qui profite des derniers rayons de soleil en socialisant sur la pelouse du parc Trinity Bellwoods, à l’ouest du centre-ville de Toronto.

« Surtout ici, dans la grande ville. On n’a pas de cours arrière, de maisons avec de grandes chambres », renchérit AJ Barker, séparé de son ami d’une distance équivalente à la place prise par son chien, Jax. Leur groupe, constitué d’une dizaine de personnes, n’est pas masqué. Il se fond dans la foule constituée de centaines d’autres groupes semblables, venus déguster une boisson fraîche sur l’herbe du parc, samedi en début de soirée.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir À Toronto, les terrasses ont été fermées par la province, le 3 avril, après avoir été permises quelques jours seulement. Après 22h, les rues de la métropole étaient très calmes samedi. 

Un peu plus loin, un microphone rattaché à un haut-parleur portatif faisant office de karaoké ambulant est partagé par son propriétaire avec des passants qui approuvent son choix musical. Après s’être époumonés sur un air populaire, les inconnus se disent adieu avec une accolade. En tendant l’oreille, il est possible d’attraper quelques bribes de conversation de cette autre bande, qui se demande chez qui poursuivre la soirée.

Au crépuscule, alors qu’à 500 kilomètres de là commence le couvre-feu au Québec, il devient évident que les usagers du parc torontois ont peu l’intention de respecter l’ordre de rester à la maison décrété par le gouvernement Ford pour maîtriser la récente hausse fulgurante des cas de COVID-19. Toronto n’est simplement pas dans une phase de la pandémie où les demandes de sacrifices supplémentaires sont les bienvenues.

Aucune surveillance

Pourtant, la grande région de Toronto est devenue ce printemps l’épicentre canadien de la troisième vague de COVID-19, avec un nombre de nouveaux cas par jour oscillant autour des 4000 depuis la mi-avril. Résultat : les hôpitaux de la ville sont si remplis depuis deux semaines que des patients sont transférés jusqu’à Ottawa. Pour la première fois, des patients adultes doivent être admis dans les hôpitaux pour enfants.

Durant ce temps, en théorie, seuls les déplacements essentiels sont autorisés en Ontario, et ce, en tout temps. Par contre, personne n’est vraiment responsable de surveiller le citoyen qui contrevient de manière éhontée à cet ordre. Surtout pas les policiers.

Dans une effusion d’émotions, le premier ministre Doug Ford s’est même publiquement excusé jeudi d’être « allé trop loin » en conférant des pouvoirs accrus aux forces de l’ordre pour stopper et questionner les individus suspectés de déplacements superflus. Traumatisée par des pratiques de contrôles d’identité jugées racistes et discriminatoires dans le passé, l’opinion publique torontoise s’était massivement opposée à l’idée. Différents corps policiers, dont ceux de Toronto, avaient prévenu qu’ils n’appliqueraient pas ces nouveaux pouvoirs. À la place, la police de Toronto a mis sur pied une escouade chargée de disperser les plus importants rassemblements. Les quelques policiers à vélo croisés au parc Trinity Bellwoods samedi n’ont rien tenté de ce genre.

Bien campé derrière son barbecue qui obstrue partiellement le trottoir de la rue Queen Ouest, à 21 heures passées, Wesley Barber vend des hamburgers aux piétons qui déambulent. Il assure n’avoir jamais été inquiété par les autorités. « C’est juste notre petit projet de pandémie », explique celui qui gère en temps normal un vrai restaurant, nommé Ration Food Lab. À Toronto, les terrasses ont été fermées par la province, le 3 avril dernier, après avoir été permises quelques jours seulement. Ce moment coïncide aussi avec l’augmentation fulgurante de l’achalandage dans les hôpitaux de la métropole.

« Un couvre-feu, c’est tellement injuste, je me sens très mal pour ce que vivent les gens du Québec maintenant », conclut M. Barber, mis au courant des lois québécoises au moment de tendre un hamburger à un client. Tous les bars étant fermés, Toronto prend rapidement ses airs de ville fantôme passé 22 heures, même en l’absence de couvre-feu officiel. Le marché Kensington, habituel lieu de rendez-vous des fêtards, n’est fréquenté que par de petits groupes discutant devant les graffitis couvrant les façades des commerces fermés, comme s’il était quatre heures du matin.

« Je viens de finir de travailler, il y a 20 minutes. On prend un petit thé, ce n’est pas interdit, c’est essentiel », explique Mert Ekinci, livreur de nourriture chez Uber venu terminer sa soirée de labeur en discutant devant l’un des seuls cafés à encore servir pour emporter. « Un couvre-feu, ce n’est pas bien. Si je veux mourir, qu’on me laisse mourir ! »

Au front pour accueillir le flot de patients infectés par la COVID-19 à l’urgence de l’hôpital Sunnybrook de Toronto, l’infirmière Natasha Hainzelin voit pour sa part d’un bon œil le sérieux d’un couvre-feu.

« Une longueur d’avance »

« Ça aurait aidé. Je pense que le Québec a une longueur d’avance », soupire l’infirmière, dont les 12 ans d’expérience comprennent un emploi à l’Hôpital général juif de Montréal. « Mais on est une ville très diversifiée, populeuse, et ça ne serait pas possible à appliquer », souligne-t-elle.

Bien que très critique de la gestion de la pandémie par le gouvernement Ford, la présidente de l’Association médicale de l’Ontario, la Dre Samantha Hill, n’appelle pas à l’instauration d’un couvre-feu, même si de récentes études menées en Ontario tendent à démontrer que cela aide à réduire le nombre de déplacements.

« C’est quelque chose de difficile. Il nous faut des politiques qu’on peut mettre en œuvre, et qui ne négligent pas les populations vulnérables », explique la Dre Hill, jointe par Le Devoir. D’autres problèmes seraient plus pressants en Ontario, selon elle, comme vacciner les habitants des secteurs les plus touchés, fermer les entreprises qui ne sont pas réellement essentielles ou simplement fournir des congés de maladie payés aux travailleurs les plus vulnérables. 

1014 nouveaux cas au Québec

La progression de la troisième vague de COVID-19 continue de ralentir timidement au Québec. Selon les données publiées dimanche par le ministère de la Santé, 1014 nouveaux cas ont été signalés depuis le précédent bilan. Signe encourageant : le nombre de cas actifs est passé de 11 258 à 10 844, selon les données de l’Institut de la santé publique du Québec. Neuf nouveaux décès, dont six survenus dans les dernières 24 heures, se sont ajoutés au bilan des victimes. Les autorités constatent que le nombre des hospitalisations a baissé de nouveau, passant de 662 à 654. Même constat pour les patients aux soins intensifs : leur nombre est passé de 181 à 165.

La Presse canadienne

 

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