Délais interminables et absence de suivi pour la réunification familiale

Marie Carmel Bien-Aimé attend son amoureux vivant au Nigeria depuis bientôt deux ans. Le couple s’est rencontré sur Facebook avant de se marier lors de leur première rencontre en personne. Une situation qui a possiblement nui au dossier de son mari, selon la femme.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Marie Carmel Bien-Aimé attend son amoureux vivant au Nigeria depuis bientôt deux ans. Le couple s’est rencontré sur Facebook avant de se marier lors de leur première rencontre en personne. Une situation qui a possiblement nui au dossier de son mari, selon la femme.

« Mon fils de 14 mois n’a jamais vu son père autrement que sur WhatsApp ! » Carline Bodeau a le moral qui oscille entre le découragement et la colère. À la fin du mois, cela fera deux ans qu’elle a déposé une demande de réunification familiale pour que son mari, qui vit en Haïti, puisse enfin venir faire sa vie auprès d’elle. « J’ai accouché depuis et le papa n’est même pas là. J’ai demandé si on pouvait accélérer le dossier. » Elle n’a pas eu de réponse, sauf un accusé de réception.

Selon le site d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), les délais sont de 12 mois pour traiter une telle demande de parrainage, où le partenaire est à l’extérieur du Canada. Carline Bodeau comprend que la crise sanitaire ait pu engendrer certains retards, mais son dossier a été déposé bien avant la pandémie. « La COVID, ça fait un an qu’on vit avec. Tout le monde s’est adapté. S’il y a un problème d’Internet ou de télétravail au bureau d’Haïti, pourquoi ne pas envoyer le dossier pour qu’il soit [complété] dans un autre pays ? »

Son cousin, Rubens Bodo, est dans une situation similaire. En décembre 2019, quelques mois avant la crise sanitaire, il a déposé un dossier de parrainage pour faire venir sa femme d’origine camerounaise au Canada. Il est toujours en attente.

M. Bodo n’a pas revu sa douce depuis leur mariage à l’été 2019 à Cuba, où il était allé la rejoindre alors qu’elle y terminait ses études de médecine. Depuis, impossible pour eux de se réunir : en plus des complications liées à la pandémie, son nouvel emploi l’empêche d’aller visiter sa femme et celle-ci s’est vu refuser ses cinq demandes de visa de visiteur pour venir au Canada.

Traitement « aléatoire »

Selon l’avocat en droit de l’immigration David Chalk, les délais de traitement de 12 mois ne sont plus à jour. « Même IRCC dit qu’il ne faut plus se fier à leur site Internet », note-t-il. De tous les dossiers que l’avocat a déposés il y a environ un an, soit depuis le début de la pandémie, aucun n’a été traité dans le respect des délais et n’a connu de dénouement. « Dans la plupart des cas, le dossier n’a pas été ouvert et on n’a pas envoyéd’accusé de réception. »

Il reconnaît toutefois que certains de ses dossiers, déposés avant la pandémie, ont été traités. « Mais je dirais que c’est assez aléatoire en ce moment. »

Les dossiers de réunification familiale impliquant des conjoints et conjointes à l’extérieur du pays doivent transiter par le bureau de Sydney, en Nouvelle-Écosse, où ils sont d’abord reçus à l’entrepôt, puis numérisés pour être analysés. En réponse à un ralentissement au centre de traitement de Sydney, le ministre de l’Immigration, Marco Mendicino, avait annoncé en septembre dernier une augmentation de 66 % du nombre de décideurs qui examinent les dossiers de réunification familiale et l’essai d’une nouvelle technologie permettant de numériser les demandes papier plus efficacement.

« Je ne vois pas encore les effets de ça, mais peut-être que ça va venir », commente David Chalk, qui laisse une chance au coureur. « J’ai posé des questions très précises sur le nombre de dossiers numérisés par mois et je n’ai pas eu de réponses. »

Au sujet de l’inventaire et du délai de traitement actuel des dossiers, le ministère de l’Immigration n’a pas été en mesure de répondre au Devoir dans les délais impartis.

​Doute et discrimination

De son côté, Marie Carmel Bien-Aimé attend son amoureux vivant au Nigeria depuis bientôt deux ans. Ils sont en attente d’une entrevue, qui est une étape supplémentaire dans certains cas où, par exemple, un faux mariage est soupçonné. « Dans notre cas, on s’est rencontrés sur Facebook et on s’est mariés à notre première rencontre, quand je suis allée là-bas », raconte celle qui est très impliquée dans la cause de la réunification familiale par le biais du groupe « Spousal Sponsorship Advocates ».

Selon elle, cette précipitation, additionnée au fait qu’il existe certains préjugés à l’endroit des Nigérians, a possiblement nui au dossier. Une femme plus âgée qui parraine son conjoint plus jeune suscite aussi les soupçons, remarque-t-elle. « Les agents ont souvent des préjugés envers certaines cultures qui peuvent biaiser leur jugement. »

Selon ce que constatent les quelque 5000 membres du groupe qu’elle co-administre, les délais semblent varier en fonction de l’endroit dans le monde où se trouve le bureau de visa. « À Dakar et à Accra, c’est beaucoup plus long mais par exemple, les bureaux à Beijing ou Shanghai semblent être très efficaces », dit-elle. Une question de ratio des effectifs en fonction des demandes ? De connexion Internet ? Difficile d’obtenir des informations, souligne Mme Bien-Aimé, qui a pourtant posé de nombreuses questions aux autorités.

Silence radio

Au-delà de cette longue attente, Carline Bodeau se dit surtout minée par l’absence de suivi de la part d’IRCC. « Au moins, si on pouvait trouver quelqu’un au ministère pour nous dire ce qu’il en est. Mais quand tu appelles, personne ne répond. Si tu écris, pas de nouvelles ! On est dans le néant », soupire la jeune maman en colère.

Il y a deux semaines, elle a reçu un courriel de la part d’IRCC expliquant que les délais de traitement des dossiers pourraient s’allonger, en raison de la COVID-19. C’est la première fois depuis le début de la pandémie, il y a un an, qu’on l’informe d’un ralentissement des activités. Me Chalk constate aussi que les mises à jour sont « extrêmement rares » et il s’inquiète de ce silence radio des autorités fédérales. « Il faut l’avouer, nous sommes étonnés et préoccupés par le manque d’information sur l’état des opérations dans tout le réseau, en ce qui concerne les demandes de parrainage », soutient l’avocat, qui est administrateur à l’Association québécoise des avocats et avocates en droit de l’immigration.

Participant depuis une vingtaine d’années à des réunions d’un comité de liaison et d’échange d’information avec le ministère de l’Immigration, il craint un retour à une certaine culture du secret. « J’ai l’impression qu’on est de retour à cette époque révolue où le gouvernement, parce que gêné de l’état des opérations, se garde de partager des informations », dit-il. « Ça se peut que les difficultés soient réelles et compréhensibles, mais on ne nous donne pas la possibilité d’apprécier à quel point c’est vrai ou pas, car les faits ne sont pas connus. »  

Au moins, si on pouvait trouver quelqu’un au ministère pour nous dire ce qu’il en est. Mais quand tu appelles, personne ne répond. Si tu écris, pas de nouvelles ! On est dans le néant.