L'amour du français de Léo, Kamir et Déogracias

Arrivée au Québec à six ans sans savoir parler français, Kamir Roufia Aissoub a remporté la troisième place lors de la finale, lundi dernier, du concours d’éloquence organisé par le Bureau de la valorisation de la langue française et de la francophonie de l’Université de Montréal.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Arrivée au Québec à six ans sans savoir parler français, Kamir Roufia Aissoub a remporté la troisième place lors de la finale, lundi dernier, du concours d’éloquence organisé par le Bureau de la valorisation de la langue française et de la francophonie de l’Université de Montréal.

Ils n’ont pas la langue dans leur poche et ils se la sont brillamment déliée dans le cadre du concours d’éloquence organisé par le Bureau de la valorisation de la langue française et de la francophonie. Conversation avec trois jeunes participants sur leur amour du français.

Lorsqu’elle est arrivée au Québec à l’âge de six ans, Kamir Roufia Aissoub ne savait même pas dire ni oui ni non en français. « Je me rappelle que je revenais de l’école en pleurant, parce que je ne comprenais rien », dit la jeune femme, aujourd’hui étudiante au baccalauréat en chimie de l’Université de Montréal. Bien que le français se soit taillé une place dans son Algérie natale, c’est en arabe qu’elle a balbutié ses premiers mots. Cela ne l’a pas empêchée des années plus tard de remporter la troisième place lors de la finale, lundi dernier, du concours d’éloquence organisé par le Bureau de la valorisation de la langue française et de la francophonie de l’Université de Montréal.

« En arrivant, on m’a mise en classe d’accueil et j’ai appris le français très rapidement. C’est vite devenu une passion », raconte celle qui, pour le concours, a livré un texte sur la discrimination intitulé « Le Soleil brille pour tout le monde ». « En 6e année du primaire, je corrigeais ma prof quand elle écrivait au tableau. » Même qu’elle a fini par faire de l’aide aux devoirs et devenir tutrice au Centre d’aide en français de son cégep.

Mais son amour pour la langue française ne serait pas aussi important sans la main tendue et bienveillante de certains des enseignants qu’elle a eus et qui la lui ont fait découvrir, souligne-t-elle. « En classe d’accueil, ma prof était tellement gentille. Et celle de ma 5e année du primaire était incroyable. Elle nous faisait lire des romans de 300 pages chaque semaine », dit-elle, avouant son coup de cœur pour les Chevaliers d’Émeraude, la série en 12 tomes de la Québécoise Anne Robillard.

La langue peut être quelque chose d’institutionnel et de propre, mais elle peut être sale, aussi. Elle s’adapte.

Grand gagnant du concours d’éloquence « Délie ta langue ! », Léo Coupal-Lafleur, reconnaît lui aussi qu’il doit son amour de la langue française à une enseignante allumée qui, après un atelier donné par le slameur David Goudreault, a eu l’idée d’un concours. « Je n’étais pas particulièrement bon en français, mais j’aimais le rap et faire rythmer les mots », dit-il, admettant ne jamais avoir beaucoup écouté de musique francophone.

L’étudiant en sociologie à l’Université de Montréal a séduit le jury par un texte où il a savamment décliné une réflexion sur la décroissance intitulée « Né pour un petit pain », l’expression francophone qu’il avait choisie pour satisfaire aux exigences de la compétition. Le deuxième prix est allé à sa consœur Sophie-Catherine Dick, qui a pour sa part décortiqué l’expression « Blanc comme neige ».

La langue de tout le monde

Qu’elle soit à Molière ou à Vigneault, qu’elle vienne d’Afrique ou d’outre-Atlantique, qu’elle soit celle du peuple ou de l’élite, la langue française n’est pas l’apanage des beaux parleurs ni des grands penseurs, fait remarquer Léo Coupal-Lafleur. « Il y a du monde qui écrit du slam et c’est plein de fautes d’orthographe. L’idée c’est que la langue soit plaisante à écouter et accessible à tous. Cela étant dit, il y a des grands littéraires qui font du slam. La langue est à tout le monde. »

Pour lui, la langue est avant tout un véhicule créatif. « C’est mon premier rapport à la langue », dit-il. « Des fois, on a l’impression qu’il faut être bon en français et avoir un large vocabulaire pour aimer écrire et créer avec la langue, mais moi, c’est le contraire. Encore aujourd’hui, je n’ai pas un incroyable vocabulaire. Mais c’est parce qu’elle m’a permis de créer que je m’y suis intéressé », dit avec humilité celui qui a déjà représenté le Québec à la Coupe du monde de slam de poésie à Paris en 2017.

 

La langue française a une esthétique qui va au-delà du sens. « Dans ma façon de créer, j’ai ma manière de découvrir les mots. Je les entends d’abord, et parfois je ne sais pas ce qu’ils veulent dire, mais j’ai besoin de cette sonorité. Je vais ensuite voir la définition pour savoir si je peux me permettre de l’intégrer dans mon texte, explique-t-il. La langue peut être quelque chose d’institutionnel et de propre, mais elle peut être sale, aussi. Elle s’adapte. »

Poésie et lyrisme

Pour Déogracias N’Do, le français est aussi la langue de la poésie, mais dans sa forme la plus classique. « Ma mère était prof de philo et mon père, prof de français. Disons que j’ai eu vite l’amour pour la langue française », répond la jeune Burkinabée dans un grand sourire. Elle a suivi la filière littéraire au bac français et s’est adonnée à la poésie dans ses études collégiales. « Le français, c’est un refuge. Plus jeune, j’étais très timide et je passais ma vie derrière une feuille avec mon stylo. J’écrivais tout », raconte celle qui étudie maintenant en communication et politique à l’Université de Montréal.

Les métaphores, les figures de style sont pour l’étudiante autant de façons de se montrer créative dans son art : la poésie. « C’est difficile à expliquer, mais c’est toujours un plaisir pour moi d’écrire dans cette langue. C’est la langue qui me permet de mieux m’exprimer. Je peux transmettre un message de manière plus lyrique. » C’est d’ailleurs ce qu’elle a voulu faire au concours en livrant un texte empreint de poésie qui revisitait l’expression « Décrocher la lune ». « C’était un texte émouvant, qui parlait de moi qui ai toujours été pleine d’ambitions », dit celle qui a remporté le prix du public.

Mais ses parents ayant mené des carrières de diplomates, Déogracias N’Do a aussi été appelée à voyager et à côtoyer plusieurs cultures. Entre le lyélé, sa langue maternelle — parlée au Burkina Faso aux côtés de 80 autres langues ! —, et l’anglais, qu’elle a appris au Nigeria, le français demeure malgré tout sa langue de prédilection. « Je ne trouve pas ça mauvais que cette langue ait été transportée par le colon. J’ai pu l’embrasser sans me défaire pour autant de ma culture à moi, dit-elle. Je vais toujours continuer à la défendre. »

 

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