La francisation des PME divise le milieu des affaires

À la Coop Couturières Pop, dans Hochelaga-Maisonneuve, 9 des 23 employées suivent présentement des cours de français avec Emploi Québec, durant leurs heures de travail.
Photo: Adil Boukind Le Devoir À la Coop Couturières Pop, dans Hochelaga-Maisonneuve, 9 des 23 employées suivent présentement des cours de français avec Emploi Québec, durant leurs heures de travail.

À l’approche de la réforme de la Charte de la langue française par le ministre Simon Jolin-Barrette, le milieu des affaires est partagé quant à la perspective d’élargir l’application de la loi 101 aux entreprises de 25 à 49 employés, où le français a la vie plus dure.

Lundi dernier, l’Office québécois de la langue française (OQLF) révélait dans une étude que 68,8 % des travailleurs des PME de 49 employés ou moins communiquent principalement en français. Dans les entreprises de 50 travailleurs et plus, ce taux grimpe à 74,8 %.

À la Coop Couturières Pop, dans Hochelaga-Maisonneuve, 9 des 23 employées suivent présentement des cours de français avec Emploi Québec, durant leurs heures de travail. « Ce sont elles qui nous l’ont demandé. C’est un moteur d’intégration dans la société où elles viennent d’arriver, un cadeau qu’on leur fait », estime la directrice générale, Camille Goyette-Gingras.

Photo: Adil Boukin Le Devoir Camille Goyette-Gingras, directrice generale et co-fondatrice de la Coop Couturieres Pop

Cette dernière est d’accord avec l’idée de soumettre à une démarche de francisation obligatoire les entreprises de 25 à 49 employés, catégorie dans laquelle sa coopérative devrait bientôt se retrouver. « Dans l’industrie du textile, où il y a beaucoup de petits ateliers de 50 personnes et moins, la langue de communication n’est pas toujours le français et ça nuit à son apprentissage par les employés », constate Mme Goyette-Gingras. Pour elle, la paperasse associée à la francisation, demandée par l’OQLF, en vaut la peine. Environ la moitié des propriétaires de petites PME ont un avis similaire à celui de Mme Goyette-Gingras, selon le Conseil du patronat. Un sondage publié en janvier par l’organisme démontre que 50 % des entreprises de 25 à 49 employés sont en faveur du fait d’être soumis à la loi 101, alors que 50 % sont en défaveur. La crainte principale des détracteurs est la lourdeur administrative de la démarche.

« Quand je travaillais pour Produits forestiers Résolu, j’étais responsable du projet de francisation. C’était un grand nombre de rencontres, de préparations de rapports sur la francisation, de démarches pour maintenir le certificat de francisation, raconte Karl Blackburn, président et chef de la direction du CPQ. Pour des petites entreprises avec un nombre limité d’employés, ça peut causer des problèmes. »

Actuellement, toutes les entreprises doivent faire du français la langue d’usage normale et habituelle du travail, du commerce et des affaires. Toutefois, seules les compagnies de 50 employés et plus doivent effectuer une démarche officielle auprès de l’OQLF, en plusieurs étapes.

Selon le vice-président à la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, François Vincent, les PME sont déjà bien assez accaparées par la paperasserie gouvernementale. Les chefs d’entreprise pourraient perdre du temps et de l’énergie qu’ils auraient mis autrement dans leur développement d’affaires et l’amélioration de leur productivité. M. Vincent croit qu’il vaudrait mieux renforcer les programmes d’aide à la francisation existants ainsi que l’accompagnement dans les secteurs qui accusent plus de retard.

Une démarche stressante

Le Château Pierrefonds, une résidence privée pour personnes âgées de l’Ouest-de-l’Île de Montréal, vient tout juste de recevoir son certificat de francisation, après une démarche qui a duré presque cinq mois. L’entreprise compte actuellement 83 employés et en a plus de 50 depuis plusieurs années.

« On a rempli un petit formulaire, et quelques mois après, on a reçu la confirmation de notre inscription, avec un courriel nous demandant de remplir un plus gros formulaire, avec beaucoup d’informations à fournir », rapporte Nathalie Chainé, directrice des communications au Château Pierrefonds.

L’OQLF s’est intéressé à leur site Internet, à leurs communications internes, à leurs documents de comptabilité, aux factures envoyées aux clients, pour ne nommer que quelques éléments. Mme Chainé a fait faire une visite virtuelle de l’établissement à un représentant de l’OQLF. Elle dit avoir consacré quelques heures à tout ce processus.

« C’est stressant, j’avais peur qu’on ne passe pas, car ils ne nous ont pas vraiment donné de conseils avant l’évaluation », se souvient Mme Chainé. Heureusement, l’entreprise a réussi haut la main. Seul reproche : le logiciel associé à leurs caméras de sécurité fonctionnait en anglais.

Toutefois, pour les entreprises qui échouent à cette « analyse de la situation linguistique » — selon le terme officiel —, le scénario est différent. Elles doivent élaborer et appliquer un programme de francisation avant de pouvoir obtenir leur certificat.

Le ministre Jolin-Barrette, responsable de la Langue française, a tout de même promis de ne pas ajouter de fardeau administratif aux PME. Est-ce que la démarche de francisation peut réellement se faire sans alourdir la bureaucratie ? Karl Blackburn croit que oui. « Le ministère peut rendre disponible plus de matériel d’accompagnement ou faire en sorte que le travail clérical soit davantage fait par l’office », suggère-t-il.

L’Union des producteurs agricoles, qui compte beaucoup de PME dans ses rangs, dont plusieurs embauchent des travailleurs immigrants, accueille d’ailleurs positivement un élargissement de la loi 101 « si c’est accompagné de mesures de soutien ».

Par ailleurs, de nombreuses chambres de commerce ont déjà mis en place de programmes d’aide à la francisation pour les petites et moyennes entreprises.

Le bilinguisme exigé

Une autre statistique qui a tendance à choquer, c’est la proportion d’entreprises où le bilinguisme est demandé. Selon le rapport Langues utilisées dans diverses situations de travail au Québec en 2018, de l’OQLF, l’anglais est aussi utilisé que le français par 18,4 % des travailleurs dans les entreprises de moins de 50 employés.

L’entreprise Sobezone, située dans l’Ouest-de-l’île de Montréal, est l’une de celles-là. « On demande une maîtrise du français et de l’anglais », affirme la présidente, Geneviève Éthier. Une telle connaissance est nécessaire pour communiquer avec certains fournisseurs et clients au Québec, dans d’autres provinces canadiennes, aux États-Unis, en Asie et en Europe, explique la présidente de la PME de sept employés, qui aide les entreprises à se promouvoir à l’aide d’objets.

Et cela ne veut pas dire que l’usage du français n’est pas important pour elle, au contraire. « Pour nous, la qualité du français est ultra-importante, parce que ça joue sur notre réputation », dit Mme Éthier.

« Les entreprises n’ont pas d’autre choix que de travailler parfois en anglais, souligne le président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Michel Leblanc. Il faut faire en sorte qu’elles soient équipées pour bien travailler en français et qu’elles soient aussi capables de traiter avec des clients internationaux. »

Notons que le paragraphe 46 de la Charte de la langue française « interdit à un employeur d’exiger pour l’accès à un emploi ou à un poste la connaissance ou un niveau de connaissance spécifique d’une langue autre que la langue officielle, à moins que l’accomplissement de la tâche ne nécessite une telle connaissance ».

Avec Éric Desrosiers

À voir en vidéo