Redonner de l’oxygène aux systèmes démocratiques

Jean-François Venne
Collaboration spéciale
Des partisans de Donald Trump ont pris d’assaut le Capitole de Washington le 6 janvier dernier pour tenter d’empêcher la certification des résultats de l’élection présidentielle.
Photo: Julio Cortez Associated Press Des partisans de Donald Trump ont pris d’assaut le Capitole de Washington le 6 janvier dernier pour tenter d’empêcher la certification des résultats de l’élection présidentielle.

Ce texte fait partie du cahier spécial Innovation sociale

5 janvier 2019. Paris. Des manifestants du mouvement des gilets jaunes enfoncent à l’aide d’un chariot élévateur le portail de l’édifice qui abrite le ministère du porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, et prennent la cour d’assaut. Le ministre doit quitter les lieux précipitamment.

6 janvier 2021. Washington. Plusieurs centaines de militants envahissent et saccagent le Capitole pour tenter d’empêcher la certification des résultats de l’élection présidentielle. Une protestataire et un policier sont tués.

Ces deux débordements violents témoignent d’une dégradation des systèmes démocratiques dans deux pays qui s’enorgueillissent d’en constituer les symboles. Mais le problème ne se limite pas à ces deux États. « On observe un peu partout un épuisement de la démocratie représentative », indique Loïc Blondiaux, professeur de science politique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Ses recherches portent sur la théorie de la démocratie et les innovations démocratiques. Le 8 avril, il sera l’un des conférenciers du 6e colloque international du Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES-UQAM).

La démocratie recule

Le glissement démocratique prend différents visages. En France, le pouvoir s’est concentré du côté de la présidence dans la Ve République, au détriment des élus de l’Assemblée nationale. Le président actuel, qui n’a reçu que 24 % des votes au premier tour de l’élection de 2017, gouverne pourtant comme Jupiter. Les citoyens se sentent peu représentés, ce qui suscite l’émergence de mouvements contestataires. Ailleurs, on glisse carrément vers des « démocraties illibérales », comme en Hongrie et en Pologne, ou vers des régimes de plus en plus autoritaires, comme en Turquie.

« L’effondrement de la démocratie concerne à la fois le recul des institutions démocratiques et celui des valeurs qui les portent, comme la tolérance, le respect, l’écoute et le pluralisme, précise le chercheur. En démocratie, l’autre est un adversaire, pas un ennemi. Or, avec la montée de la polarisation, l’autre devient un ennemi à abattre. »

Loïc Blondiaux déplore plusieurs dérives institutionnelles, notamment le pas pris par l’exécutif sur le Parlement, qui ne prend plus vraiment part aux décisions. Les partis politiques n’arrivent plus à articuler et à canaliser la demande des citoyens, qui d’ailleurs les délaissent. Quant à la presse, très concentrée et fragilisée par l’émergence des médias sociaux, elle peinerait à jouer son rôle classique de cinquième pouvoir.

Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse Une manifestation de gilets jaunes à Lille, dans le nord de la France, le 5 janvier 2019

Au sein des démocraties de type majoritaire, telles celles qui existent en France, au Royaume-Uni, au Québec et au Canada, le règne sans partage d’un parti souvent élu avec moins de la moitié des voix devient aussi délétère.

« Dans les démocraties majoritaires, le gagnant gouverne à peu près seul, rappelle Loïc Blondiaux. Or, la démocratie semble se porter mieux dans les démocraties de compromis, comme celles que l’on retrouve en Europe du Nord — basées sur les élections proportionnelles et la culture de la collaboration —, que dans les démocraties majoritaires, où le manque de représentativité pose problème. »

Au Québec, le projet d’introduire une dose de proportionnelle dans le système électoral est débattu depuis… 1909. En France, la réforme promise par Emmanuel Macron en 2017 vient de se voir remisée une fois de plus. Arrivés au pouvoir, les partis deviennent curieusement moins enclins à aller de l’avant que lorsqu’ils patientaient dans l’opposition…

Favoriser la participation citoyenne

Toutes ces difficultés pointent vers un même problème : un déficit de représentativité. Celui-ci fragilise la légitimité des gouvernants et entame la confiance des électeurs dans leurs dirigeants et dans le système démocratique. « Nous devons rapidement introduire dans nos institutions des procédés qui permettent aux gens d’être entendus et qui augmentent la légitimité des décisions prises », affirme Loïc Blondiaux.

Il cite l’exemple de la Convention citoyenne sur le climat. Constituée en octobre 2019 dans la foulée de la crise des gilets jaunes, elle regroupait 150 Français dont les noms avaient été tirés au sort. Leur mandat : définir des mesures structurantes pour réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40 % en 2030 par rapport à 1990. Rappelons que le soulèvement des gilets jaunes avait éclaté en 2018 à la suite de l’annonce d’une hausse de la taxe sur le carburant, jugée injuste par certains Français. L’abolition de l’impôt sur la fortune l’année précédente n’avait certes pas aidé à donner un sentiment de justice fiscale…

Loïc Blondiaux a siégé au sein du comité de gouvernance de cette convention. Il reconnaît que certains ont critiqué l’exercice, le qualifiant même d’attaque contre la démocratie représentative, puisque ces citoyens n’étaient pas élus. Il croit que ces critiques font fausse route.

« L’exercice permet d’associer plus de gens aux délibérations, ce qui consolide la légitimité des décisions, dit-il. C’est tout l’enjeu aujourd’hui. Pour éviter le pire, nous devons renforcer la démocratie, et pour cela il faut redonner du pouvoir aux citoyens. »