Les explications du syndicat des infirmières congédiées sont décriées

Les infirmières n'ont pas voulu se moquer de Jocelyne Ottawa (photo), selon le président du Syndicat interprofessionnel de Lanaudière. Elles ont plutôt tenté d’appliquer ce qu’elles avaient appris lors de la formation en sécurisation culturelle.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les infirmières n'ont pas voulu se moquer de Jocelyne Ottawa (photo), selon le président du Syndicat interprofessionnel de Lanaudière. Elles ont plutôt tenté d’appliquer ce qu’elles avaient appris lors de la formation en sécurisation culturelle.

« C’est tellement ridicule » : la femme atikamekw qui a donné la formation en sécurisation culturelle aux deux infirmières congédiées du CLSC de Joliette a dénoncé vendredi les manœuvres du Syndicat interprofessionnel de Lanaudière, qui soutient que les employées n’ont fait que mettre en pratique ce qu’on leur avait enseigné.

Le ministre de la Santé et l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL) se sont aussi rangés derrière la décision du CISSS de Lanaudière, qui a attesté que « les processus » de l’enquête ayant mené au congédiement de deux infirmières « ont été respectés », contrairement à ce qu’allègue le syndicat.

En entrevue au Devoir vendredi, le président du syndicat, Stéphane Cormier, a affirmé que les infirmières n’avaient pas voulu se moquer de Jocelyne Ottawa, mais qu’elles avaient plutôt tenté d’appliquer ce qu’elles avaient appris lors de la formation en sécurisation culturelle.

La formatrice Sylvie Roy s’est dite abasourdie par cette explication. « Je ne sais pas comment y réagir, autrement qu’en riant. C’est tellement ridicule, c’est tellement absurde. C’est vouloir mettre la faute sur l’autre pour éviter de reconnaître que son comportement a été inadéquat et inacceptable, infantilisant », a-t-elle déclaré. « En aucun moment [dans la formation] il n’a été question de chanter, de chant. Ce que j’ai pu dire, c’est : intéressez-vous à la culture, intéressez-vous à eux, cherchez à les connaître davantage », a-t-elle assuré.

Image: Regroupement des centres d'amitié autochtones du Québec Une des diaspositives de la formation en sécurisation culturelle donnée à Joliette.
 

« Créer un lien »

Or, c’est précisément ce que les infirmières tentaient de faire, a affirmé le président du syndicat. « Quand l’infirmière a demandé à la patiente si elle connaissait une chanson en atikamekw, elle essayait de créer un lien avec la patiente, loin d’elle l’idée de vouloir rire de la patiente. »

Selon lui, l’infirmière qui a proposé d’appeler Mme Ottawa « Joyce » n’a en aucun cas voulu faire référence à Joyce Echaquan, qui est décédée à l’hôpital de Joliette après avoir subi des insultes racistes de la part du personnel. « Quand elle a vu qu’elle s’appelait Jocelyne, pour essayer de créer un lien, elle lui a demandé si dans sa réserve et dans sa famille on l’appelait Joyce. Jamais elle n’a voulu faire de lien avec Joyce Echaquan. »

Le président n’a pas nié que cela était « malhabile » et il a assuré que l’infirmière avait compris son erreur. « Elle comprend aujourd’hui le lien que madame a pu faire, et on comprend comment elle a pu se sentir. Tout le monde regrette [ce qui s’est passé], mais ça n’a jamais été le but de l’infirmière [d’insulter Mme Ottawa], jamais en 100 ans. »

Selon la version du syndicat, l’infirmière aurait pris le cellulaire de Mme Ottawa pour lui redonner, simplement parce qu’il était tombé par terre, et non pour lui voler ses données personnelles, comme l’a soutenu Mme Ottawa en début de semaine.

Lors d’un bref échange avec Mme Ottawa vendredi, celle-ci a répondu ne pas savoir quoi penser de la version du syndicat. « Je ne sais pas du tout ce qu’elles pensaient en disant ça, mais moi, j’ai pensé que c’était de l’intimidation », dit-elle.

Elle assure par ailleurs que jamais elle n’a demandé le congédiement des infirmières. « Je ne pensais pas que ça se rendrait jusque là. Moi, j’espérais que les choses allaient s’arranger pour ne pas que ça se reproduise. »

Image: Regroupement des centres d'amitié autochtones du Québec Une des diaspositives de la formation en sécurisation culturelle donnée à Joliette.

« On reste solidaires »

En point de presse, le chef de l’APNQL, Ghislain Picard, a dit s’en tenir aux versions fournies par Mme Ottawa et les représentants politiques de Manawan. « On a vu ça trop souvent dans le passé », a-t-il dit en anglais. « La réaction du syndicat ne nous surprend pas, on l’a déjà vue. C’est l’attitude facile : semer le doute dès que des Autochtones dénoncent des situations publiquement. On a vu la même chose après les événements de Val-d’Or », a-t-il rappelé. « On reste solidaires. »

À ses côtés, le ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière, s’est défendu d’avoir commandé le congédiement des infirmières. « Il y a une enquête qui a été conduite par le CISSS […] et à la lumière de l’enquête, c’est la décision qui a été prise », a déclaré l’ex-policier. Son collègue et ministre de la Santé, Christian Dubé, a lui aussi assuré qu’il n’y a eu « aucune intervention politique » dans cette affaire.

Le syndicat, qui entend contester le congédiement, demande une enquête publique pour faire la lumière sur ces événements. « Pour ce cas bien précis, pour l’instant, on n’est pas rendus là », a cependant répondu le ministre Lafrenière.

En milieu d’après-midi, le CISSS de Lanaudière a publié un communiqué de presse dans lequel sa présidente-directrice générale par intérim, Caroline Barbir, assure avoir mené une enquête dans les règles de l’art. « Après avoir recueilli les témoignages nécessaires dans le cadre d’une enquête de cette nature, nous avions suffisamment d’éléments en main pour justifier un manquement au code d’éthique de l’établissement et au code d’éthique et de déontologie de la profession », a-t-elle déclaré.

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22 commentaires
  • Simon Grenier - Inscrit 20 mars 2021 06 h 56

    Il n'existe quant à moi aucun doute qu'il n'y ait eu aucune ingérence politique dans le congédiement de ces infirmières. La séquence des événements est excessivement typique de la gestion de "crise médiatique" dans le réseau de la santé. On a congédié les fautives - qui, soyons honnêtes, sont fautives - et on a fermé le dossier. Cette dernière étape est malheureuse car de toute évidence, c'est aussi ce qu'on a fait dans le cas de la formation: on l'a mise sur pied et on a fermé le dossier. Ce qui en ressort ou pas, baaaaah, pas besoin de vérifier. C'est juste une question de "soins" (infirmiers - dans une institution de soins, c'est secondaire).

    La djobbe des gestionnaires est essentiellement de gérer des budgets, right? C'est ce qu'on leur apprend à l'ÉNAP, en tout cas: ménager les sentiments des médecins (et s'en faire des "alliés politiques") et protéger leur budget avec l'énergie du désespoir. Remarquons l'absence de notion de services publics.

  • Michel Lebel - Abonné 20 mars 2021 07 h 20

    Des réponses!

    La lumière doit être faite sur cette affaire.Trop de versions circulent. Pourquoi a-t-on agi avec autant de célérité à l'égard de ses deux infirmières de Joliette, condamnées par une opinion publique fortement influencée par les médias? Les journalistes auraient-ils agi ici aussi trop vite, en suivant le courant ambiant? Le politique est-il intervenu directement ou indirectement dans les décisions du CISSS de Lanaudière? Ces interrogations, parmi d'autres, méritent des réponses complètes et sérieuses. Il me semble qu'il y a ici anguille sous roche. Sans doute plusieurs anguilles...

    M.L.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 20 mars 2021 08 h 32

      Pour une fois... je suis d'accord avec vous ..Il y a eu précipitation abusive vers une condamnation immédiate dans ce dossier
      Autant rester neutre et attendre le verdict d'une commission d'enquête.
      Tout le monde a le droit au bénéfice du doute.. dans des cas sensibles comme celui-ci.
      TOUS nos politiciens... "surtout eux"... auraient dû se garder une petite gêne ....au départ.
      Plutôt que de "se garrocher" ...à qui mieux mieux sur des infos médiatiques parfois biaisées et populistes.
      "Ne pas faire aux autres ce que vous ne voudriez pas que l'on fasse à vous même."

      Ah ! enfin ...Le Devoir aurait-il compris nos messages des derniers jours.

    • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 20 mars 2021 10 h 47

      Il se pourrait que l'on ait sanctionné déraisonnablement les infirmières impliquées et les instances judiciaires et professionnelles se prononceront probablement aussi sur cet aspect.Je m'élève contre le fait que l'on ramène l'exercice de la profession d'infirmière ou d'infirmier à une question d'intention, cette profession reposant plutôt sur la notion de jugement professionnel: qu'aurait fait, et que se serait plutôt interdit, en pareilles circonstances, une infirmière ou un infirmier expérimenté, respectueux du patient et normalement prudent, avisé et compétent? Erreur de jugement ou faute professionnelle? Plus on se démarque de cet agissement attendu, plus l'erreur se transforme en faute et la faute en faute grave.
      Après avoir suivi le cours de 2 heures donné sur le racisme à l'égard des autochtones, l'infirmière ou l'infirmier expérimenté, respectueux et normalemement prudent et avisé aurait-il changé le nom d'une personne autochtone? Préféré celui d'une personne autochtone morte ayant filmé son décès sur un téléphone cellulaire? Demandé au patient de chanter dans sa langue? Manipulé un téléphone cellulaire au lieu de le remettre immédiatement, sans le consulter, à sa propriétaire?

  • Raynald Rouette - Abonné 20 mars 2021 07 h 34

    Maladroites, mais sincères!


    Comme Jeanne D'Arc au bûcher...

    Attention aux conséquences et aux effets papillons plus que nuisibles pour tout le monde!

    • Raynald Rouette - Abonné 20 mars 2021 09 h 49


      Volontairement, les deux infirmières d'expériences, auraient délibérément ajouté de l'huile sur le feu allumé par l'affaire Joyce Echaquan, à Joliette même? Je n'y crois pas une seconde...!

      Ne serions-nous pas en présence d'un nouveau syndrome? Celui-ci pourrait se nommer (syndrome Daniel Paré) directeur du CIUSSS Chaudières-Appalaches blâmé ouvertement dans les médias pour sa soi-disant non intervention directe à Lévis. La vitesse avec laquelle les dirigeants de Joliette ont condamné sans procès juste et équitable les deux infirmières est elle même très inquiétante pour la suite des choses. Ne reste plus pour Ottawa, qu'à construire des hôpitaux pour autochtones administrés et avec du personnel exclusivement autochtone.

      Il faut aussi souligner ici le degré de hargne et d'amertume par les auteurs du texte ci-haut. Comme dirait Pierre Bourgault: Bonjour la subjectivité honnête!

      Avec toutes ces campagnes de dénigrement ayant cours au Québec, ne sommes-nous pas en train de devenir de purs étrangers les uns pour les autres peu importe la culture dans ce qui aurait pu être un bel endroit pour vivre ensemble? Je crois que les Québécois de toutes cultures ont passé à côté de quelque chose de beau et de bon pour tous en disant deux fois NON en 1980 et 1995, contrairement à la situation prévalant aujourd'hui...

    • Raynald Rouette - Abonné 20 mars 2021 14 h 01


      J'ajouterais; que si la chaleur humaine participe au réchauffement de la terre, ce réchauffement risque de diminuer de beaucoup, considérant la froideur, qui assurément est en train de s'installer dans et au dessus de la population du Québec, comme partout ailleurs dans le monde...

  • Fernand Laberge - Abonné 20 mars 2021 08 h 25

    Juste un instant...

    Franchement, en excluant juste un instant l’aspect raciste, chacun apprécierait-il vraiment ce type de condescendance en recevant un service public ? Se voir affubler d’un surnom diminutif au prétexte de créer des liens ? Se faire demander une petite chanson comme manifestation d’intérêt ? Et sur le tutoiement, ce débat n’a-t-il pas déjà été fait dans le réseau ? Quand une personne «échappe» son téléphone ou un autre objet, c’est gentil de le ramasser… Mais la politesse élémentaire n’est-elle pas alors d’informer le propriétaire de ce qu’on vient de «trouver» et de l’assurer qu’on lui remettra au moment opportun ? Que le syndicat protège ses membres, rien de plus normal. Mais que l’argumentaire trouve d’autres justifications. Parce que même en excluant juste un instant l’aspect raciste, c’est défendre une drôle de vision de la notion de service à l’égard de tout citoyen. L’instant est terminé. Retour à la question raciale…

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 20 mars 2021 09 h 17

    Une solution durable?


    En août 2010 les gouvernements conjoints du fédéral et du Manitoba déployaient une somme de 9,47 millions de dollars (dont 4 millions du Manitoba) dans la formation d’infirmières auxiliaires autochtones. Quatre programmes d’une durée de 18 mois leurs étaient ainsi offerts aux communautés rurales et du Nord du Manitoba.

    Au siècle dernier, le gouvernement fédéral mettait en place des «hôpitaux indiens», des établissements de santé «ségrégués» destinés au traitement des membres des Premières Nations et des Inuits du Canada. L’arrivée de l’assurance-maladie à la fin des années 1960, mettra fin aux hôpitaux indiens, à l’exception de ceux de Norway House et de Hodgson, au Manitoba, lesquels restent toujours ouverts (2017).

    Un hôpital exclusivement autochtone pourrait être une solution durable au problème d’incompréhension mutuelle. C’est d’autant plus important que les communautés autochtones, Inuits et Métis présentent des taux de maladies chroniques qui leurs sont particuliers.