Le palais de justice de Saint-Hyacinthe rasé et déplacé dans un ancien Super C

À compter de l’automne, les activités du palais de justice de Saint-Hyacinthe seront déplacées dans une ancienne épicerie grande surface où logeait, ces dernières années, l’enseigne Super C. Il faudra encore des mois de travaux sans accroc pour transformer les lieux afin d’en faire un tribunal adapté aux besoins des temps présents. Coût de l’opération : au moins 16,2 millions de dollars. Dans le même élan, il faut aussi aménager, dans un édifice de bureaux à proximité, d’autres locaux juridiques, eux aussi temporaires. D’ici quatre ans, ces deux installations neuves seront démolies, alors qu’on procédera à l’inauguration du nouvel édifice construit entre-temps au centre-ville de Saint-Hyacinthe, sur les lieux du palais de justice actuel, qu’on s’apprête à démolir.

Le nouvel édifice, en voie de conception par le consortium d’architectes Provencher_Roy, BBBL, Groupe A et GLCRM, doit coûter à lui seul plus de 70 millions. Sans présumer des dépassements de coûts, fréquents pour ce genre de chantiers, l’inauguration à terme du nouveau palais de justice de Saint-Hyacinthe coûtera près de 90 millions aux contribuables, ce qui en fera un des projets de modernisation du genre les plus coûteux des dernières années.

« Quand on fait le total, on se demande où est la gestion responsable dans une affaire pareille », se demande France Vanlaethem, architecte et professeure émérite de l’École de design à l’Université du Québec à Montréal.

La Société québécoise des infrastructures (SQI) n’a pas retenu l’idée de moderniser et d’agrandir le bâtiment actuel, au contraire de ce qui s’est fait ailleurs au Québec. C’est pourtant un agrandissement et une rénovation qui, depuis 2008, étaient inscrits au Plan québécois des infrastructures. Pourquoi ?

Pour Me Claude Germain, président de l’Association des avocats et avocates du district de Saint-Hyacinthe, le bâtiment actuel est « vraiment très laid » et, surtout, mal adapté à l’administration de la justice au XXIe siècle, comme le sont plusieurs autres cours de justice. Cependant, il affirme au Devoir avoir été estomaqué de constater que le coût, à lui seul, de la construction du palais temporaire dans un ancien Super C dépassait celui du bâtiment d’origine, en service depuis 60 ans. En 1963, le bâtiment aux intérieurs de marbre veiné et à la vaste fenestration, qui n’a rien d’une structure de centre commercial, avait coûté 1,8 million des deniers de l’État. L’équivalent en 2021, avec l’inflation, de 15,2 millions. Le coût de construction du palais de justice temporaire sera cette année d’au moins 16,2 millions de dollars.

Développement durable ?

La question n’est pas de savoir si tel ou tel individu trouve le bâtiment actuel beau ou laid, plaide France Vanlaethem, aussi présidente de Docomomo Québec, un organisme voué à valoriser et à protéger l’architecture moderne. « Desnoyers et Mercure, la firme qui a dessiné ce bâtiment au début des années 1960, était une firme importante. Il y a une expérience du lieu, avec sa lumière, sa spatialité » qui mérite d’être considérée avec respect, plaide-t-elle. Ce bâtiment correspond à une période importante de l’histoire. « En fait, ce palais de justice me fait penser à l’architecture d’Edward Durell Stone ou encore à certaines réalisations de Philip Johnson. » En outre, elle observe que cet édifice ne fait pas partie d’un circuit patrimonial local. « C’est certainement un bâtiment d’intérêt », observe la professeure émérite, tout en se désolant de constater que la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, s’intéresse seulement aux bâtiments d’avant 1940 dans son projet de loi sur la protection du patrimoine bâti.

Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir L'intérieur du palais de justice de Saint-Hyacinthe

Mme Vanlaethem se dit soufflée devant la légèreté avec laquelle on traite ce palais de justice. « Comment peut-on démolir si vite, alors que ça va contre les principes du développement durable ? […] Les coûts finaux, dans des démarches pareilles, sont souvent mal évalués. Et ce n’est pas pensé dans la volonté de redévelopper le bâtiment, si besoin est, à d’autres fins ! On y va vite, à la démolition ! » À son sens, l’État a le devoir d’offrir, en matière de préservation de ses édifices, un autre exemple de gestion que celui-là.

Pourquoi ne pas avoir construit directement le nouveau palais de justice ailleurs ? Me Claude Germain estime que la volonté de conserver les activités de la justice au centre-ville l’a emporté, non sans raison.

L’édifice actuel, construit dans l’élan des services publics de la Révolution tranquille, en remplaçait un autre de 1862. Ce dernier, selon les documents d’époque consultés par Le Devoir, avait été endommagé en raison de l’instabilité du sol. Dans la commande passée au début des années 1960 pour le remplacer, l’effet monumental de l’ancien édifice devait être préservé. Les architectes répondirent à cette demande par l’emploi d’un motif structural à colonnes, bien visible en façade, et répété sur les faces latérales. Les murs intérieurs, couverts de marbre clair et veiné, sont baignés de la lumière de vastes ouvertures qui donnent tant sur l’extérieur que sur un jardin central. Le revêtement extérieur, à l’origine en tuiles italiennes, a été pauvrement remplacé, il y a plusieurs années, par de la simple tôle ondulée.

D’autres exemples

La surface totale de l’édifice actuel est de 6100 m2, indique au Devoir la SIQ. Or, un nouvel édifice doit en comporter un peu plus du double. N’y avait-il pas moyen, considérant la grandeur des terrains, d’agrandir et de rénover, comme cela a été fait à peu près partout ? « Étant donné que [le palais de justice de Saint-Hyacinthe] est un bâtiment pavillonnaire qui occupe le centre de son îlot, il est évident qu’un agrandissement de cette envergure aurait dû se faire autant à l’avant qu’à l’arrière », indique la SIQ au Devoir.

Le bâtiment ne se trouve cependant pas au centre, comme l’affirme la SIQ, mais est placé en majesté dans un confortable retrait d’un vaste espace de verdure sur le devant. Derrière, l’édifice est bordé sur deux faces par un large stationnement en surface, entièrement goudronné, qui donne sur la vieille gare.

Le réaménagement des lieux en fonction d’un agrandissement et de rénovations était impensable, affirme la SIQ au Devoir. « Il aurait été impossible de le faire sans que l’existant disparaisse sous l’agrandissement. » Plusieurs palais de justice de taille comparable ont pourtant connu, ces dernières années, des agrandissements qui ont doublé, voire triplé leur surface.

À Roberval, le palais de justice a fait l’objet d’un important chantier d’agrandissement et de rénovations évalué à 66,2 millions de dollars. L’opération, lancée en 2019, permet de tripler la superficie d’un bâtiment centenaire. Les travaux doivent être terminés, si tout va bien, en 2022.

Le palais de justice de Salaberry-de-Valleyfield, édifié en 1901, a vu sa surface doublée et le bâtiment existant entièrement rénové en 2012 pour la somme de 59 millions.

En 2015, l’État a aussi choisi de rénover et d’agrandir le palais de justice de Montmagny en y ajoutant plus de 3400 m2 de surface, pour le porter à un total de 4360 m2. L’intervention architecturale osée, qui a multiplié par quatre la surface, a été réalisée par la firme CCM2. Le projet a remporté plusieurs prix et mentions après avoir coûté 30 millions.

À Rimouski, le palais de justice construit en 1950 a connu, lui aussi, une importante cure de jeunesse. Des rénovations et des agrandissements ont augmenté sa surface de près de 60 %, pour un coût de 68 millions. Commencés en 2017, ces travaux se sont prolongés jusqu’en 2020. Le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, a procédé à l’inauguration virtuelle de l’édifice en janvier de cette année. En Gaspésie, le palais de justice de Mont-Joli nécessite, comme d’autres, d’importantes rénovations dont les coûts sont estimés, selon les scénarios, entre 2,5 et 7 millions.

Dans plusieurs villes du Québec, d’anciens palais de justice qui ne pouvaient pas être agrandis ou remis à niveau connaissent de nouvelles fonctions. À Sherbrooke, l’hôtel de ville loge, depuis 1989, dans le palais de justice érigé en 1904. Et d’anciens chefs-lieux, comme Saint-Michel-de-Bellechasse, ont transformé leur vieux palais de justice en bibliothèque publique.

À quel prix Saint-Hyacinthe aurait-il au final un nouveau palais de justice, en principe en 2024 ? « Notre crainte, explique au Devoir le président de l’Association des avocats et avocates du district de Saint-Hyacinthe, est que ce soit pas mal plus long que ça et qu’on reste pris un bon moment dans l’ancien Super C. »

À voir en vidéo

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait erronément que la firme Desmarais et Mercure avait dessiné le palais de justice de Saint-Hyacinthe au début des années 1960, a été modifiée.

3 commentaires
  • Marcel Vachon - Abonné 15 mars 2021 11 h 06

    On dirait que l'ensemble de ce projet a été décidé par un groupe de "BOY'S" autour d'un bar, un vendredi soir. "Cé pa moé qui paye, pis ça va etre bo".

  • Gilles Théberge - Abonné 15 mars 2021 11 h 22

    Bof, ce sont des vieilleries, débarrassons nous-en dirait un cynique.

    C'est du même ordre que celui d'autres fleurons du Québec. Ce sont les Miel Doyon, Double fruits, les peintures Sico les Biscuits Whippet etc. La liste est plus longue que ça, qui font partie du génie créatif Québécois, et qui sont partis pour l'Ontario ou ailleurs, dans l'indifférence générale.

    D'ailleurs je suis certain que la plupart d'entre vous l'apprenez ce matin. Comme je viens de l'apprendre en lisant l'article qui leur est consacré dans la Journal de Montréal je le confesse.

    Il faut plutôt regarder vers l'avenir. Tiens, j'ai une idée, faisons un mausolée à GNL Québec au Saguenay, pour célébrer notre entrée dans l'univers des hydrocarbures canadian. Ça ça intéresse Fitzgibbon et Legault. J'incline à penser que ça les intéresse plus que la disparition de "Palais de Justice" de Saint Hyacinthe... N'est-ce pas ?

  • Emmanuel LYNG-SABATIER - Abonné 15 mars 2021 15 h 03

    La question qu'il faut se poser:
    A quoi sert un palais de justice?
    A payer des bureaucrates, des juristes qui mettent des années à résoudre des problèmes, et que des avocats utilisent les vices de procédures pour protéger des criminels.

    Le justice ne sert à rien aujourd'hui, elle sert seulement les puissants de ce monde pas le bas peuble qui n'a pas l'argent pour défendre ses droits.

    Donc utlisons cet argent pour améliorer les systèmes éducatifs et de santé, nous aurions moins de criminels si les gens étaient mieux pris en charge et avaient tous un travail.