Technologies: à quoi ressemblera le soldat de demain?

Quand la ministre française de la Défense, Florence Parly, a rendu publique une étude éthique sur le soldat augmenté, elle a proposé cette image forte pour résumer les limites proposées: «Nous disons oui à l’armure d’Iron Man et non à l’augmentation et à la mutation génétique de Spider-Man.»
Photo: Paramount Quand la ministre française de la Défense, Florence Parly, a rendu publique une étude éthique sur le soldat augmenté, elle a proposé cette image forte pour résumer les limites proposées: «Nous disons oui à l’armure d’Iron Man et non à l’augmentation et à la mutation génétique de Spider-Man.»

Le barda d’un fantassin canadien contemporain pèse environ 40 kg. Le même poids que celui transporté par un bidasse pendant la Seconde Guerre mondiale. Ces charges de près de cent livres épuisent et peuvent blesser le soldat. D’où l’idée réellement explorée de fournir aux combattants, ou en tout cas à certains d’entre eux et elles, un exosquelette permettant de supporter le matériel de base, voire des poids de plusieurs centaines de kilos.

Le militaire et la technique avancent en cordée, comme toujours. Les laboratoires repoussent sans cesse les limites parce que la supériorité des ressources (y compris celles dites humaines) procure un avantage indéniable aux armées.

Des recherches se font donc pour permettre aux combattants de se passer de sommeil pendant des jours ou de résister aux froids polaires comme aux chaleurs sahariennes. Dans les projections les plus audacieuses (ou inquiétantes ?) des interventions invasives introduiraient des implants dans le cerveau des soldats pour leur permettre de communiquer directement avec des appareils électroniques branchés sur l’intelligence artificielle, par exemple pour mieux piloter un tank ou un avion.

Iron Man et Spider-Man

Plus vite, plus haut, plus fort : le cyborg frappe ainsi déjà à la porte des casernes avec le robot, le drone et tous les gadgets de la guerre postmoderne, qui reste pourtant faite pour tuer du monde et casser des affaires (to kill people and break stuff), selon la formule habituelle.

Dans leur jargon spécialisé, les militaires parlent plutôt de « soldat augmenté ». Ou encore d’un « ensemble de nouvelles technologies liées à l’augmentation des performances humaines », comme le dit Alain Auger, chef de la perspective en science et technologie du Bureau du scientifique en chef de Recherche et développement pour la défense Canada.

Son appellation plus englobante permet d’inclure les avancées dans le sport ou l’exploration spatiale, par exemple. « Le soldat augmenté relève de l’application d’un ensemble de technologies déjà disponibles, comme les exosquelettes [ou certaines drogues], dit-il. Notre niche fait considérer les technologies qui peuvent augmenter les performances humaines en vérifiant leur potentiel à répondre à des besoins précis. »

Le ministère de la Défense et les Forces armées viennent d’adopter une stratégie en matière de technologie quantique. Un laboratoire spécialisé de Toronto se concentre sur l’« efficacité humaine dans le domaine de la défense et de la sécurité ». Les recherches appuyées par des équipes médicales s’intéressent, par exemple, à la protection et aux performances dans des conditions dites extrêmes, en haute altitude, sous l’eau ou dans un environnement chaud, froid ou bruyant.

M. Auger est un civil. Il dirige le programme de la prospective des Forces armées, qu’il ramène à deux fonctions essentielles : d’abord, une veille technologique avec les pays alliés qui a permis la constitution d’une base de données de quelque 70 millions de publications scientifiques ; ensuite, une évaluation du « potentiel d’innovation des nouvelles technologies » pour la défense et la sécurité nationale.

Les armées du monde entier surveillent, stimulent et réfléchissent à cette réalité comme en témoignent plusieurs études et déclarations récentes. Le président russe, Vladimir Poutine, évoquait en 2017 l’avènement probable et prochain du combattant « génétiquement modifié ». Le ministère de la Défense de France a rendu publique en décembre une étude commandée à son Comité d’éthique sur le soldat augmenté.

Les combattants français, comme bien d’autres, utilisent déjà certaines technologies pour hausser leurs capacités physiques ou cognitives et se préparent à prendre à fond ce virage. Quand la ministre de la Défense, Florence Parly, a présenté l’avis des experts aux médias, elle a proposé cette image forte pour résumer les limites proposées : « Nous disons oui à l’armure d’Iron Man et non à l’augmentation et à la mutation génétique de Spider-Man. »

Le champ des possibles dans la réalité reste très large entre ces deux pôles de superhéros. L’étude française fixe en fait des seuils à ne pas franchir, des limites inacceptables, en insistant sur la proportionnalité et la réversibilité des dispositifs. La ministre a aussi insisté sur la recherche constante de solutions de rechange aux transformations invasives. « Plutôt que d’implanter une puce sous la peau, nous chercherons à l’intégrer à un uniforme », a-t-elle dit.

Ici comme ailleurs

Le Canada aussi pense au soldat du futur proche. Alain Auger et des collègues ont publié, il y a tout juste un an, en février 2020, un Cadre d’évaluation de l’éthique militaire des technologies émergentes dans Le Journal de l’Armée du Canada. Ses propositions ne sont pas encore adoptées officiellement par les Forces armées canadiennes, souligne bien le service des relations publiques de la défense nationale. « Il est plutôt proposé comme outil pour aider à évaluer les implications éthiques potentielles de l’utilisation des nouvelles technologies pendant les opérations militaires », ajoute-t-on, dans un message envoyé au Devoir.

Le guide propose douze catégories liées à des questions qu’un évaluateur peut se poser pour cerner les problèmes d’éthiques militaires potentiels associés à une nouvelle technologie. Elles vont du respect des lois nationales et du droit de la guerre (Jus ad Bellum) jusqu’aux problèmes liés à la santé, à la sécurité, à l’égalité, au consentement ou aux effets sur la société.

Le rapport étudie les défis éthiques soulevés par 34 « technologies émergentes d’amélioration des capacités humaines ». Le résumé du Journal de l’Armée présente deux cas concrets. Le premier se penche sur l’exosquelette. Le cadre pousse par exemple à s’interroger sur les effets à long terme de cette mécanique sur le corps. Il se demande également si le soldat inséré dans cette mécanique ne deviendrait pas une cible privilégiée sur un champ de bataille.

Le second cas concerne les lunettes de réalité augmentée. « Si des lunettes de réalité augmentée sont utilisées pour identifier une cible potentielle et qu’elles fournissent de l’information erronée entraînant la perte d’un civil, qui est responsable ? » demande le document.

« Peu importe la solution technologique adoptée, elle devra être conforme au droit des conflits armés et respecter certaines règles éthiques, résume M. Auger. Ce n’est pas parce qu’une technologie existe et qu’elle est prometteuse que la Défense va l’adopter. »

L’obsession de la performance

Le sociologue Nicolas Le Dévédec, spécialiste de l’humain augmenté et du transhumanisme, trouve que les questions éthiques (interdire ceci, autoriser cela) réduisent le problème fondamental en toile de fond des recherches sur Iron Man ou Spider-Man.

« La question éthique est pour moi un prisme trop restreint qui se limite le plus souvent à “comment encadrer telle ou telle pratique”, sans jamais véritablement se questionner sur sa pertinence en tant que telle, ni interroger le modèle de société qui le sous-tend, écrit au Devoir le professeur à HEC Montréal. Pour moi, la question centrale du soldat augmenté, mais de l’humain augmenté plus généralement, c’est une question d’ordre politique, au sens fondamental du terme. Cela concerne notre modèle de société et sa soutenabilité. »

Ce n’est pas parce qu’une technologie existe et qu’elle est prometteuse que la Défense va l’adopter

 

Derrière l’humain augmenté, dit-il, c’est tout un modèle de société, en l’occurrence le modèle capitaliste centré sur la croissance, l’accélération, l’exploitation et le repoussement de toutes les limites (humaines et biophysiques) dont il est fondamentalement question et qu’il s’agit de remettre en question de manière urgente.

« C’est en effet un modèle de société qui fragilise considérablement l’être humain, le lien social et nos milieux de vie, conclut-il. Au-delà du soldat augmenté, c’est donc la nécessité de débattre démocratiquement de tous ces enjeux techno-scientifiques et biomédicaux qui nous concernent aujourd’hui toutes et tous. C’est la nécessité de débattre collectivement de l’orientation sociale et politique de nos sociétés. »

 

Le soldat augmenté mis

Nicolas Le Dévédec, professeur à HEC Montréal, a publié La Société de l’amélioration. La perfectibilité humaine, des Lumières au transhumanisme (Liber, 2015​. Ses propos ont été recueillis par Stéphane Baillargeon.

D’abord un peu de vocabulaire. Préférez-vous parler de soldat augmenté ou modifié ?

Personnellement, je préfère parler de soldat « augmenté ». En fait, le terme « augmenté » renvoie à l’anglais « enhancement », terme qui désigne aujourd’hui dans les débats universitaires tout un ensemble de pratiques, dont le principe est d’agir au-delà du champ thérapeutique et médical classique, qui se limitait pour sa part principalement à l’action de guérir une maladie ou une pathologie.

Quand on parle de soldat augmenté ou d’humain augmenté, on se situe dans une action extrathérapeutique, dont la finalité est autrement dit d’optimiser les facultés et les performances physiques et psychiques d’un individu. Les pratiques d’augmentation humaine visent à repousser les limites du corps humain, « au-delà » de ses capacités.

De quoi la recherche d’un soldat plus performant est-elle le symptôme dans notre société ?

Mes travaux de sociologie portent d’une manière générale sur l’étude d’un mouvement qui gagne en importance ces dernières années : le transhumanisme. C’est un mouvement supporté par d’importantes entreprises aujourd’hui qui milite pour améliorer de manière radicale nos performances humaines, en vue d’accéder à une condition humaine « augmentée ».

Dans mes recherches sociologiques, j’ai voulu prendre du recul sur ce mouvement et cette aspiration générale actuelle à améliorer l’être humain et ses capacités avec les avancées techno-scientifiques et biomédicales. […] Le transhumanisme et la thématique de l’humain augmenté s’inscrivent dans un renversement de société important.

On ne se situe plus aujourd’hui dans une conception politique de la perfectibilité humaine, où améliorer la condition humaine signifiait améliorer nos conditions de vie sociales, agir politiquement sur le monde pour le transformer.

Avec le transhumanisme, on se situe dans une conception complètement dépolitisée de la perfectibilité humaine. Il ne s’agit plus de changer politiquement le monde, mais de s’y adapter techniquement. C’est un renversement important, dont le soldat augmenté est l’une des manifestations.

Le soldat augmenté s’inscrit dans ce nouveau contexte, capitaliste et technologique, où l’humain, en chair et en os, est de plus en plus appréhendé comme un être inadapté, un « maillon faible », pas assez performant, rationnel et efficace. C’est la machine qui devient en quelque sorte le nouveau modèle à atteindre dans nos sociétés capitalistes.

La logique sociale à l’oeuvre est celle d’adapter l’humain à des contextes toujours plus inhumains et hostiles, sur le modèle de la machine. La fragilité, nos limites, tout ce qui nous constitue comme être vivants, devient une faiblesse de moins en moins acceptée et tolérée.

Quels autres domaines sont touchés par l’idéologie de la performance et la volonté de dépasser les limites du corps et de l’esprit ?

Quand on creuse le sujet sociologiquement, on se rend compte que, derrière la figure du soldat augmenté, c’est tout un ensemble de pratiques d’augmentation qui se répandent dans la société aujourd’hui et qui touche une grande diversité de domaines.

On peut penser évidemment au domaine sportif, au dopage en particulier. Avec le milieu militaire, le monde du sport constitue aujourd’hui un véritable laboratoire de l’humain augmenté. C’est là où l’on expérimente le dépassement de nos limites avec les avancées techno-scientifiques et biomédicales.

Mais cela concerne bien d’autres phénomènes. Je pense notamment à l’utilisation non médicale de médicaments à des fins d’optimisation de ses capacités. C’est un phénomène en pleine émergence qui touche une variété de domaines professionnels et étudiants. Un nombre croissant d’étudiants ont ainsi recours à ce que l’on appelle communément des smart drugs pour optimiser leur concentration, leur attention. Et cela vaut aussi pour plusieurs domaines professionnels, dans le secteur médical, dans les secteurs du transport, etc. où, pour tenir la cadence et faire face à l’accélération constante, le recours à des psychostimulants tend à se propager.