Quel rôle jouent les problèmes de santé mentale dans les interventions policières?

Le Canada est mal outillé pour entreprendre les délicats débats tels que l’amélioration de la formation policière ou encore le définancement de la police.
Photo: Olivier Zuida Archives Le Devoir Le Canada est mal outillé pour entreprendre les délicats débats tels que l’amélioration de la formation policière ou encore le définancement de la police.

Le Canada comprend très mal le rôle joué par les problèmes de santé mentale dans les interventions policières, faute de données de qualité. Un rapport de la Société royale du Canada, rendu public jeudi, constate que le pays est mal outillé pour entreprendre les délicats débats tels que l’amélioration de la formation policière ou encore le définancement de la police.

« Un élément est continuellement absent du discours public sur cette question : la compréhension profonde des nombreuses façons dont la police et les problèmes de santé mentale s’entrecroisent [et] la prévalence des problèmes de santé mentale dans les appels de service reçus par la police », peut-on lire dans une note de breffage rédigée par des chercheurs universitaires intitulée Les limites de ce que nous savons : suivi de l’ampleur et de la portée des interactions entre la police et les personnes atteintes d’une maladie mentale.

Pas assez de données

Les forces policières du pays ne recueillent tout simplement pas suffisamment d’informations pour savoir, par exemple, quel est le pourcentage des appels au 911 pour une situation liée à un problème de santé mentale. Cela peut inclure l’escorte d’une personne en crise à l’hôpital, un appel de détresse suicidaire (vérification du bien-être) ou encore la recherche d’une personne qui s’est enfuie d’un service psychiatrique, par exemple.

L’étude fait état du fait que les statistiques internes aux corps policiers varient énormément d’un service à l’autre. Il est par exemple estimé que la GRC a répondu à 88 460 appels liés à la santé mentale en 2020, soit un peu moins de 3 % des 3 millions d’interventions. À la police de Toronto, on parle d’environ 1,9 % du volume d’appels pour 2019. Aucun grand corps policier québécois ne figure à l’étude.

Des données compilées par Statistique Canada apportent également un éclairage intéressant sur l’évolution de ce problème depuis la pandémie de COVID-19. Il est suggéré que les interpellations effectuées ayant pour cause « santé mentale — autre » ont augmenté d’environ 10 % entre le printemps 2019 et le printemps en 2020, mais les appels pour « suicide ou tentative de suicide » sont en baisse d’environ 9 %, une moyenne réalisée à l’aide de données de 17 corps policiers du pays. L’organisme fédéral demande toutefois d’interpréter ces résultats avec prudence, étant donné leurs faiblesses méthodologiques.

Difficultés méthodologiques

« Les lacunes quant à la façon dont la police consigne ses données ont clairement causé des difficultés méthodologiques aux chercheurs par le passé, ce qui se reflète probablement dans l’éventail des taux de prévalence observés », peut-on lire.

Il se trouve que les définitions changeantes d’une intervention pour cause de santé mentale d’un corps de police à l’autre font croire aux chercheurs que ce problème peut être à l’origine de jusqu’à 30 % des interventions, et d’aussi peu que 1 %, selon si on utilise l’interprétation la plus large ou le plus étroite.

Les auteurs suggèrent qu’une compréhension de ce problème est essentielle pour en arriver à de justes conclusions sur les débats de société provoqués par les protestations soulevées après les décès très médiatisés de personnes en situation de crise de santé mentale. Des mouvements plaident pour diverses mesures politiques, « allant de l’amélioration de la formation des policiers et de la mise en place de nouveaux programmes de police, à la réaffectation d’une partie du financement des services policiers aux soins de santé et aux groupes de travailleurs sociaux, en passant, pour certains, par l’abolition pure et simple des services policiers publics. »

Les chercheurs demandent ainsi aux provinces de mettre en place une manière de collecter les données de manière exacte et uniforme, et de faciliter l’échange des données entre services de police ainsi qu’avec le réseau de la santé. Cela aurait aussi comme bénéfice d’améliorer les interventions et la prise en charge des patients. Finalement, ils recommandent une plus grande collaboration entre la police et le monde scolaire et universitaire pour analyser ces données, avec un accent particulier sur les communautés autochtones et leurs services de police.

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