Les femmes, grandes perdantes de la pandémie

Leïla Jolin-Dahel
Collaboration spéciale
Les femmes sont surreprésentées dans les secteurs d’activité les plus exposés au virus, notamment le milieu de la santé. Sur la photo, une infirmière prenait les informations d’une patiente au volant de sa voiture avant de lui faire passer un test de dépistage de la COVID-19.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Les femmes sont surreprésentées dans les secteurs d’activité les plus exposés au virus, notamment le milieu de la santé. Sur la photo, une infirmière prenait les informations d’une patiente au volant de sa voiture avant de lui faire passer un test de dépistage de la COVID-19.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes

Conciliation travail-famille, entreprises fermées, pertes d’emplois : plusieurs études menées depuis le début de la crise sanitaire démontrent que les femmes sont plus touchées que les hommes.

La présidente du Conseil du statut de la femme (CSF), Me Louise Cordeau, dresse le même constat. « Les problématiques sont multiples, complexes. La pandémie les a exacerbées », résume-t-elle.

Elle souligne que les femmes sont ainsi surreprésentées dans les secteurs d’activité les plus exposés au virus, notamment l’enseignement, le milieu de la santé, le commerce et la restauration. « Ces secteurs-là n’ont toujours pas repris, et elles occupent aussi des emplois à bas salaire », précise Me Cordeau.

Parmi les travailleurs essentiels, les femmes comptaient en 2015 pour 80 % des employés du réseau de la santé et des services sociaux, avec 90 % d’infirmières, et 83 % d’aides-infirmières, d’aides-soignantes et de préposées aux bénéficiaires, d’après l’Institut de la statistique du Québec. Dans les épiceries et les services d’entretien, elles représentent respectivement 86 % et 58 % des employés.

Elles sont également majoritaires dans les services de garde, où elles composaient 98 % du personnel la même année, selon un rapport du ministère québécois de la Famille paru trois ans plus tard.

« Ces chiffres-là nous montrent à quel point elles ont été en première ligne et qu’elles sont surreprésentées », constate Me Cordeau.

Plus nombreuses au front… et au chômage

Si les femmes sont plus nombreuses à occuper des fonctions au front durant la pandémie, elles le sont également dans les secteurs les plus touchés par les pertes d’emplois. Selon le ministère du Travail, 68 % des postes supprimés dans la province entre les mois d’octobre 2019 et octobre 2020 étaient auparavant détenus par des travailleuses.

Un rapport publié conjointement en décembre dernier par l’Observatoire québécois des inégalités et l’Association pour la santé publique du Québec a aussi indiqué que les femmes issues de minorités étaient encore plus frappées par les pertes d’emploi que leurs consœurs. Si 10 % de sondées ont déclaré avoir subi des bouleversements dans leur travail, elles étaient 17 % parmi les minorités visibles à répondre de même, 35 % chez les étudiantes et 44,5 % au sein des communautés lesbiennes.

Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Les femmes sont aussi plus nombreuses à occuper des fonctions dans les secteurs les plus touchés par les pertes d’emplois, dont le commerce de détail. Sur la photo, une employée préparait la vitrine d'un magasin, en août dernier. 

« Il y a des secteurs qui ont été immensément affectés par la pandémie, dont l’activité n’a pas encore repris et dont les postes sont majoritairement occupés par des femmes », ajoute la présidente du CSF. Elle cite ainsi les industries de la restauration, du tourisme, de l’hôtellerie, des services et du commerce de détail. En comparaison, des secteurs majoritairement pourvus par des hommes, comme la construction, ont recommencé plus rapidement à travailler.

Me Cordeau remarque également des déplacements de main-d’œuvre chez les travailleuses. « Est-ce que les femmes vont se requalifier pour occuper d’autres types d’emplois ? » demande-t-elle, ajoutant que ce sont des données à surveiller au cours des prochains mois.

Un « tsunami » pour les entrepreneuses

La pandémie de COVID-19 n’aura pas non plus épargné les entrepreneuses, nombreuses à détenir des compagnies dans les industries les plus touchées par les fermetures. Selon le Portrait des Québécoises – Femmes et économie du CSF paru en décembre dernier, 90 % des entreprises possédées par des femmes étaient dans le secteur des services.

La première vague a eu l’effet d’un « tsunami, un raz-de-marée » sur les femmes en affaires, selon Sévrine Labelle, présidente-directrice générale de Femmessor. L’organisme sans but lucratif a pour mission d’aider les entreprises détenues par des femmes. « On s’est retrouvées rapidement en première ligne de cette crise à devoir offrir beaucoup de soutien et d’écoute à des entrepreneuses », se souvient-elle.

22,3 %

C’est le pourcentage de femmes d’affaires au Québec qui évaluaient ne pas être en mesure de se relever de la crise, selon un sondage mené en avril dernier.

Un sondage mené par Femmessor auprès de 1080 femmes d’affaires de la province a révélé qu’une entrepreneuse sur cinq évaluait alors ne pas être en mesure de se relever de la crise. Et 20 % d’entre elles doutaient d’ailleurs d’être admissibles pour les mesures gouvernementales aux entreprises, ou estimaient que ces programmes ne répondaient pas à leurs besoins, souligne Mme Labelle.

La p.-d.g. de l’organisme croit néanmoins que la situation se résout « plutôt bien ». « Les entreprises ont réussi à pivoter, à trouver des façons innovantes de relancer leurs activités », explique-t-elle, même si la pandémie ne permet pas de retrouver le même chiffre d’affaires qu’avant mars 2020. « Les choses sont encore difficiles, et ça ne pourra pas durer des années. Mais les entrepreneuses gardent espoir, trouvent des moyens de quand même générer des revenus et embaucher du personnel », dit-elle.

Mme Labelle ajoute que ces femmes ont le « double défi » de devoir gérer la crise que traverse leur entreprise en plus de la maisonnée, comme cela s’est produit quand les écoles et garderies ont été fermées.

La charge mentale toujours présente

La conciliation de la vie familiale et de la vie professionnelle aura aussi pesé plus lourd sur les épaules des travailleuses en général que sur celles des hommes. « On sait que la conciliation travail-famille est encore beaucoup assumée par les femmes », note Me Cordeau, qui souligne que c’était toujours le cas durant la pandémie.

Elle cite la fermeture de garderies, le déficit de places dans celles restées ouvertes, l’essor du télétravail comme poids supplémentaire pour les femmes, qui ont dû tenir leur rôle de mère et leurs fonctions d’employées simultanément. « Leur vie personnelle a été affectée à cause de la conciliation famille-travail et de toute la question de la charge mentale et du télétravail », observe-t-elle.

Photo: Oli Scarff Agence France-Presse En raison de la fermeture des garderies et des écoles, plusieurs travailleuses ont dû jongler entre leur vie familiale et leurs responsabilités professionnelles. 

Selon Statistique Canada, les mères de famille assumaient en 2015 61 % du total des heures consacrées aux corvées domestiques pour les parents à travers le pays. Si aucune donnée ne dresse actuellement le portrait de la situation durant la pandémie au Québec, un sondage mené en avril dernier en France par Harris Interactive soulignait que 63 % des femmes mentionnaient préparer plus souvent les repas que les hommes. Elles consacraient également 24 minutes de plus par jour en moyenne que leurs conjoints aux tâches ménagères durant le confinement.

Plus de cas chez les femmes

Malgré le fait qu’elles ont été plus portées à respecter les mesures sanitaires recommandées par la Santé publique, les femmes québécoises ont tout de même été plus nombreuses à contracter la COVID-19, avec des taux variant entre 54 % et 60 %, selon des données de l’Institut national de santé publique du Québec publiées en janvier 2021. Et ce, notamment, en raison de la prédominance des travailleuses dans le secteur de la santé, où elles représentaient d’ailleurs 79 % des cas d’infection.

En date du 10 janvier dernier, les Québécoises comptaient également pour 53 % des décès dans la province. Elles sont toutefois moins nombreuses en proportion à succomber des suites du nouveau coronavirus, avec un taux de 73 femmes pour 100 000 contre 103 hommes pour 100 000. Ces conclusions s’expliquent par l’espérance de vie plus longue chez les femmes et par le fait qu’elles constituent70 % de la population âgée de 90 ans et plus.

Toujours selon l’organe gouvernemental, les femmes étaient aussi plus sujettes à montrer des signes de détresse psychologique. Un élément « extrêmement préoccupant » pour Me Cordeau. « Elles sont plus nombreuses à percevoir leur santé mentale comme passable et mauvaise, à éprouver des symptômes d’anxiété modérés à graves, et ces symptômes dépressifs ont été fréquents chez le personnel de la santé », illustre-t-elle.

La période de confinement a également fait hausser les cas de sévices domestiques, selon une enquête menée durant l’été 2020 par le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale. Dans cette étude, 79 % des répondantes ont déclaré avoir subi de la violence conjugale durant la première vague du printemps 2020. Et près de la moitié des sondées ont estimé que ces violences étaient plus graves et plus fréquentes.

Si elle souligne que des ressources d’aide sont disponibles pour les femmes en difficulté, la présidente du CSF concède que le confinement rend les démarches « beaucoup plus complexes ». « Il faut manifestement mieux faire connaître ces ressources et que celles-ci soient accessibles », plaide-t-elle.

Un effort collectif après la pandémie

Pour Me Cordeau, une réflexion collective doit avoir lieu sur la reconnaissance du travail effectué par les femmes. « On le savait, mais avec la crise, c’est devenu très évident que les femmes sont en première ligne des responsabilités familiales. Alors, comme société, on a aussi à réaliser dans quelles conditions elles travaillent », affirme-t-elle.

La présidente souligne que ces problèmes existaient avant et persisteront après la crise. « On est encore loin de l’égalité ou d’une société équitable actuellement, note-t-elle. Il y aura une évaluation des impacts de la pandémie qui devra être faite. Ce n’est pas terminé. »