L’équité sociale dans la mire de Mariame Cissé

Mariame Cissé s’est installée au Québec en 1988 et a rapidement fait de l’accueil des immigrants son cheval de bataille.
Photo: Fédération des communautés culturelles de l'Estrie Mariame Cissé s’est installée au Québec en 1988 et a rapidement fait de l’accueil des immigrants son cheval de bataille.

Mariame Cissé a vu déferler bien des vagues d’immigrants brisés par la guerre depuis son arrivée en Estrie il y a plus de trente ans. Au cœur d’un réseau d’entraide qu’elle a fondé, elle s’efforce de recoller des vies en morceaux et d’épauler des femmes frappées par des problèmes de pauvreté, d’exclusion et de violence.

« Chaque femme a une force en soi. Toute seule, c’est difficile. Mais quand on est avec d’autres femmes, la parole se libère », souligne en entrevue Mme Cissé, qui a contribué à la fondation en 1994 de la Fédération des communautés culturelles de l’Estrie, une des rares associations du genre. Aujourd’hui, près de 25 nationalités gravitent autour de l’organisme où elle travaille encore.

« Se mettre en réseau », c’est le conseil qu’elle répète à toutes les immigrantes qui passent à son bureau. « Nous venons de différents pays, mais nous avons en commun d’immigrer ici. Forcément, on a certains besoins en commun », explique celle dont l’aventure au Québec a commencé par des études en géographie humaine à l’Université de Sherbrooke. Parmi tous les immigrants, la proportion de réfugiés dans sa région d’adoption est trois fois plus élevée que dans la moyenne québécoise.

L’union fait la force

En plus de mettre en relation les femmes qui se présentent à son organisme pour qu’elles partagent leur expérience, Mariame Cissé les aide à affronter les défis de leur nouvelle vie. Devant les difficultés d’accès au crédit par exemple, celle-ci met sur pied le financement dit « tontine ». Tous les mois, des femmes inscrites sur une liste déposent chacune une somme dans une caisse commune. À tour de rôle et selon les besoins du moment, l’une d’entre elles peut utiliser la cagnotte.

« Pour ceux qui ne sont pas solvables, qui n’ont pas de dossier de crédit, c’est difficile d’avoir un prêt à la banque, explique Mme Cissé. Cette somme, que ça soit 2000 $ ou 1000 $, ça te permet de réaliser un gros projet que tu as à cœur. C’est un modèle d’épargne informel qu’on fait souvent en Afrique. Ce sont encore des femmes qui ont commencé ce système de solidarité là. »

Chaque femme a une force en soi. Toute seule, c’est difficile. Mais en étant avec d’autres femmes, la parole se libère.

Les communautés culturelles peuvent aussi générer des violences qui accablent particulièrement les femmes, rappelle Mariame Cissé. Les violences conjugales, sexuelles, de même que les violences « basées sur l’honneur » menacent beaucoup d’entre elles. « Si la femme fait quelque chose qui enfreint les règles qui sont établies par la communauté par exemple, ou par la famille, ça peut amener des situations difficiles. »

Encore une fois, se savoir épaulée par d’autres peut tout changer. « Quand on est en détresse, on est complètement perdu. Mais, si on fait ce travail [de réseautage] en amont, quand les difficultés arrivent, on sait quoi faire, où aller », explique-t-elle.

À la tête de familles parfois nombreuses, plusieurs de ces femmes doivent aussi se battre pour l’accès à un logement convenable. Ignorant leurs droits, elles peuvent être à la merci de l’escroquerie des propriétaires.

« Une dame est venue me voir parce qu’elle avait payé avec son argent, sans chèque, ni rien. En argent liquide. Il faut que le propriétaire donne un reçu ou quelque chose, parce qu’il peut revenir et dire que la dame n’a pas payé. Il n’y a pas de trace. »

La rencontre des mœurs

Certains immigrants qui entrent dans son bureau disent tomber des nues quand ils découvrent l’autonomie que demande le système nord-américain. « On dit souvent que ça prend un village pour élever un enfant », fait remarquer la Malienne d’origine.

« En arrivant au Québec, ce n’est pas la même chose. L’école a sa responsabilité, la société a sa responsabilité, mais surtout les parents ont une responsabilité. Il y a une autre façon de faire ici qu’on essaye d’expliquer, pour que les parents soient présents auprès de leurs jeunes et assument leurs responsabilités. Ce n’est pas le village auquel ils étaient habitués ! »

Ces frictions culturelles demeurent souvent bénignes, mais il est souvent plus facile de questionner un compatriote immigrant sur les mœurs des Québécois que d’interroger directement ce dernier. Mariame Cissé raconte comment, un jour, une connaissance d’origine africaine a voulu jouer au bon samaritain en aidant une personne aveugle à traverser la rue. Voyant sa canne blanche, il empoigne le bâton et tente de le guider.

À la suite de la réaction scandalisée de la personne qui n’avait rien demandé, le nouvel arrivant sort abasourdi. « La personne africaine voulait faire quelque chose de bonne foi, pour aider. Ça s’est transformé en cauchemar. Des anecdotes comme ça, il y en a plein. C’est pour vous dire que c’est normal », mentionne-t-elle.

Aider à son tour les nouveaux arrivants rapporte bien au-delà du cercle immédiat, conclut Mariame Cissé. « Quand on nous a bien accueillis, qu’on est bien installé et que l’on connaît le mécanisme du système, c’est là qu’on peut aider les nouvelles personnes qui arrivent. »

Ce reportage bénéficie du soutien de l'Initiative de journalisme local, financé par le gouvernement du Canada.

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