Faute d’argent, les jeunes demandeurs d’asile doivent souvent renoncer au cégep

À cause du prix des études postsecondaires, bon nombre de jeunes de demandeurs d’asile sont obligés de tronquer leur parcours scolaire et de mettre sur pause leur rêve de faire des études aux côtés de leurs camarades.
Photo: iStock À cause du prix des études postsecondaires, bon nombre de jeunes de demandeurs d’asile sont obligés de tronquer leur parcours scolaire et de mettre sur pause leur rêve de faire des études aux côtés de leurs camarades.

Faire des études postsecondaires peut n’être qu’un rêve inaccessible pour les jeunes demandeurs d’asile au Québec. Considérés comme des étudiants internationaux, ceux-ci doivent payer des droits de 27 à 40 fois plus élevés que ceux des résidents permanents pour faire des études au cégep.

Ces jeunes sont ainsi obligés de tronquer leur parcours scolaire et de mettre sur pause leur rêve de faire des études aux côtés de leurs camarades. Valentina Castellanos et Jorge Blas ne se connaissent pas. Or, ils ont plusieurs choses en commun. Ils sont tous deux arrivés en tant que demandeurs d’asile au Québec avec leur famille à leur adolescence, et ils ont tous deux bifurqué du chemin qu’ils rêvaient de suivre en raison de leur statut migratoire.

Des coûts exorbitants

Valentina est arrivée de Colombie avec ses parents et ses deux frères en 2012, à l’âge de 14 ans. Après avoir terminé ses études secondaires au Québec en 2016, elle souhaitait poursuivre un programme préuniversitaire au cégep, tout comme plusieurs de ses copains. « On m’a dit que je devais payer plus de 6000 $ par session si je voulais m’inscrire. Ça m’a démolie, car je n’avais pas le moyen de trouver cet argent », dit la jeune résidente de Saint-Hyacinthe, à l’aube de ses 23 ans.

« J’ai cherché de l’aide partout, même au bureau de la députée, mais on n’a pas pu m’aider. C’était très frustrant de voir toutes les portes se fermer en raison de mon statut. » Elle s’est tournée vers le marché du travail en restauration, puis en tant qu’opératrice de machinerie, avant de devenir maman de deux enfants. « Tous mes amis en Colombie avançaient dans leurs études et moi, je n’y pouvais rien. »

« On n’a pas de marge de manœuvre », indique Pierre Vigeant, directeur des affaires étudiantes et des communications au cégep de Drummondville. « On doit appliquer les critères du ministère, mais c’est dommage pour les demandeurs d’asile », ajoute-t-il.

Les frais exigés des résidents inscrits à temps plein au cégep de Drummondville s’élèvent actuellement à 235,84 $ par session d’études. Les demandeurs d’asile, quant à eux, doivent payer des droits de scolarité variant de 6372 $ à 9877 $ par session, selon le programme choisi. Ces droits sont comparables à ceux établis dans les cégeps à travers la province.

« On a de l’empathie pour les demandeurs d’asile qui vivent cette situation-là, car c’est une autre difficulté qui s’ajoute à tout ce qu’ils vivent déjà. Mais malheureusement, nous n’avons pas d’autonomie là-dessus », soutient pour sa part Geneviève Lapointe, directrice de communications au Service régional d’admission du Montréal métropolitain (SRAM), qui regroupe 36 cégeps.

« Les jeunes qui n’ont pas les moyens de payer ces frais doivent attendre d’avoir un statut de réfugié confirmé au Canada avant de reprendre leurs études. C’est regrettable pour eux, mais c’est la vie », renchérit-elle.

Feu vert pour renouer avec son rêve

Sept ans après leur arrivée, Valentina Castellanos et sa famille ont été reconnues comme réfugiées vers la fin 2019. Trois années après avoir obtenu son diplôme du secondaire, Valentina a pu débuter le programme Techniques d’intervention en délinquance au cégep de Drummondville l’automne dernier.

Photo: Courtoisie Valentina Castellanos souhaitait poursuivre un programme préuniversitaire au cégep après avoir terminé ses études secondaires en 2016, mais elle n’a pas pu le faire avant l’automne dernier.
« Je suis amoureuse de mon programme d’études, j’ai enfin le sentiment d’avoir un but dans la vie », déclare-t-elle d’un ton enthousiaste à l’autre bout du fil. « Même si j’ai commencé le cégep en même temps que ma sœur cadette de cinq ans, je suis très heureuse. Pour elle et mon petit frère, tout s’est bien passé. »

Valentina déplore que pour son frère aîné, ce soit une tout autre histoire. « Il avait déjà fait un semestre en architecture à l’université quand nous avons dû quitter la Colombie. Quand on a obtenu la résidence, il avait 26 ans et devait travailler pour subvenir aux besoins de sa fille, alors il a mis une croix sur son rêve de devenir architecte. »

Diplôme secondaire en main, le Mexicain Jorge Blas est pour sa part arrivé au Québec avec sa famille fin 2018. Découragé d’apprendre qu’il ne peut faire d’études postsecondaires en raison du « coût exorbitant du programme », le demandeur d’asile de 18 ans a commencé à travailler dans l’entretien ménager commercial et en faisant des travaux journaliers avec son père.

« Je souhaitais m’inscrire au cégep en technique policière après avoir fait ma francisation. Mais après deux ans et demi d’attente pour notre audience à l’immigration, mes plans ont changé », souffle le jeune homme, âgé de 21 ans aujourd’hui. « Je souhaite un jour pouvoir suivre une formation en plomberie, obtenir mes cartes de compétence et ouvrir ma compagnie. » Jorge demeure confiant de pouvoir obtenir sa résidence cette année, son audience à l’immigration étant prévue en avril prochain.

L’intégration, une responsabilité collective

« Les nouveaux arrivants demandeurs d’asile ont seulement accès à la francisation et à l’éducation élémentaire et secondaire gratuite », explique Celena Meneses, conseillère en développement professionnel à l’organisme Espace carrière, à Saint-Hyacinthe. « Ces jeunes sont victimes de la migration forcée et du système. Souvent, ils ne décident pas par eux-mêmes de quitter leur pays. Beaucoup d’entre eux commencent à travailler et à fonder leur famille quand, en réalité, ils veulent étudier et continuer à se préparer professionnellement. »

« Si on a pris la décision d’ouvrir nos frontières pour pouvoir aider nos frères et nos sœurs qui vivent des situations difficiles partout à travers le monde, on a le devoir et la responsabilité de les accueillir et de travailler collectivement pour favoriser leur intégration », affirme Dominic Martin, conseiller municipal et directeur général du Regroupement interculturel Drummondville (RID), un organisme membre de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes.

« On dit que ça prend une ville pour élever un enfant, mais je dis que ça prend aussi une ville pour faire roder l’immigration », renchérit M. Martin, en précisant que RID a traité 122 dossiers de soutien aux demandeurs d’asile en 2019 et 2020.

« C’est vraiment la concertation qui peut faire bouger les choses. Si on attend que le gouvernement agisse, on va attendre encore 20 ans. Il faut être proactifs dans ces dossiers-là, démontrer au gouvernement qu’il existe une problématique et qu’on peut faire quelque chose pour répondre à ce besoin », conclut le membre fondateur de la Commission sur l’immigration, la diversité culturelle et l’inclusion à Drummondville.