La population de Neuville divisée sur des nouveaux projets immobiliers

Le terrain où pourrait être construite la résidence près de la rive.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Le terrain où pourrait être construite la résidence près de la rive.

Campé aux limites de l’agglomération de Québec, le pittoresque village de Neuville a des décisions difficiles à prendre, alors que deux projets immobiliers aux abords du fleuve divisent sa population.

« On ne veut pas transformer cette beauté-là », lance Caroline Déry en pointant en direction du littoral. La scène se déroule sur une des terres agricoles qui dominent les hauteurs du village où elle a grandi. Au loin, on voit passer les bateaux sur le fleuve, majestueux.

Mme Déry fait partie d’Action citoyenne Neuville, un petit groupe de citoyens opposés à deux projets résidentiels aux abords du fleuve jugés trop hauts : un projet de condominiums locatifs de quatre étages (Commodore) et une résidence pour aînés de trois étages et de 12 mètres de haut (Les Grandes Marées). Actuellement, le zonage n’autorise que deux étages. « On a peur que ça crée un précédent , dit-elle. On ne veut pas qu’il y ait une ouverture pour des habitations qui dépassent les règles permises. C’est pour ça qu’on a un règlement de zonage. »

Ces derniers mois, le petit groupe a fait circuler des pétitions et même tenu une manifestation par grand vent, sur le quai de la marina, en novembre. Plus de 400 personnes ont signé celle s’opposant au Commodore, l’équivalent de 10 % de la population neuvilloise. Moins impopulaire que l’autre, le projet de résidence pour personnes âgées a donné lieu à un peu moins de 300 signatures d’opposants sur sa pétition.

Exode des aînés

Neuville n’est pas considéré comme l’un des plus beaux villages du Québec pour rien. Contrairement à son voisin, Saint-Augustin-de-Desmaures, le village a un accès direct au fleuve. Les maisons anciennes y sont légion et le territoire compte certaines des plus belles terres agricoles du Québec.

Mais le village manque d’options résidentielles pour les aînés, affirment la Ville et le promoteur Castella, qui défendent respectivement les projets de résidence et l’immeuble de condos locatifs.

« On veut que nos personnes âgées puissent garder un pied à terre quand elles souhaiteront vendre leurs résidences », indique le maire, Bernard Gaudreau. À défaut de cela, beaucoup « s’expatrient » en dehors du village, note-t-il.

« On vise les retraités actifs qui doivent quitter [le village] parce qu’il n’y a pas de condos à Neuville », explique de son côté la porte-parole de Castella, Marie-Josée Teixera. « On est une entreprise de Neuville, c’est notre village et on connaît les gens. »

Photo: Francis Vachon Le Devoir Vue du fleuve entre deux grandes terres agricoles.

Des gens comme Serge Quenneville et sa conjointe, qui aimeraient aller vivre dans le Commodore si le projet se réalisait. La maison qu’ils louent est devenue trop grande. « On veut s’en aller dans quelque chose de plus petit et profiter de la qualité de vie qu’on a. »

Or, beaucoup de personnes âgées comptent aussi parmi les opposants. Quand on lui demande si elle a signé la pétition, Madeleine Dubuc, 91 ans, rétorque qu’elle a « signé à deux mains » tellement elle est contre. « Aujourd’hui, tout est trop gros, trop fort, trop haut, tout est énorme », lance cette ancienne enseignante au primaire qui vit toujours dans sa maison sur la terre familiale.

La résidence pour aînés ne la séduit guère, parce « qu’il n’y aura pas de services, ni de salle à dîner », dit-elle. Elle ajoute que le bâtiment est collé sur une autoroute sans trottoir, avec le cœur du village de l’autre côté. Comme la plupart des opposants, elle n’est pas contre l’idée d’une résidence, mais elle la souhaite ailleurs.

Or, les terrains sont rares et coûteux à Neuville. Non seulement le village est-il prisé en soi, mais il subit aussi de plus en plus la pression de l’étalement urbain.

Donnacona, son voisin, est en plein boom immobilier, et à Neuville, la population a crû de 13 % entre 2011 et 2016.

 
Photo: Francis Vachon Le Devoir Situé un peu en retrait du village, le quartier Place des Îlets a tous les traits d’une banlieue.

Une hausse essentiellement attribuable au nouveau quartier Place des Îlets, selon le maire. Situé un peu en retrait du village entre la route et le fleuve, ce quartier de maisons de ville a tous les traits d’une banlieue. En entrevue, le maire ne semble pas préoccupé par la pression immobilière. « On est “confortables” », dit-il.

La Ville vient pourtant de demander à la Commission de protection du territoire agricole (CPTAQ) de convertir 58 hectares de territoire agricole pour faire du développement résidentiel, une demande récemment rejetée. Questionné sur cet apparent paradoxe, le maire rétorque que la demande vise le « moyen et le long terme ».

À ceux qui l’accusent d’ouvrir la porte à l’étalement urbain avec le Commodore, Mme Teixera répond qu’au contraire, elle va permettre à des aînés de Neuville de rester et de faire vivre les commerces locaux, qui sont peu nombreux et très fragiles. Les nouveaux résidents du secteur Des Îlets, dit-elle, sont « des familles qui travaillent à Québec et ne consomment pas beaucoup à Neuville ».

Quant à la hauteur de l’immeuble, elle dit que « ça prend un ascenseur » pour attirer une clientèle de 55 ans et plus » et qu’à deux étages, un ascenseur n’est pas rentable ».

Référendums abolis

Photo: Francis Vachon Le Devoir Charles Camirand et Caroline Déry, d’Action citoyenne Neuville

À une autre époque, de tels projets auraient probablement fait l’objet d’un référendum. Mais Neuville fait partie des municipalités qui se sont prévalues du droit de les abolir.

Le hic, c’est que bien des résidents l’ignoraient quand ils ont découvert l’existence des demandes de changement de zonage le long du littoral, explique Charles Camirand, aussi d’Action citoyenne Neuville. « La frustration initiale, c’était que la procédure référendaire avait été retirée au printemps dernier. »

Les référendums avaient été remplacés par un nouveau processus de consultation publique, modèle peu adapté à la réalité de la pandémie. Pour se faire entendre, les citoyens devaient transmettre leurs questions et interventions par écrit.

Devant l’ampleur des critiques, le maire a convié lundi dernier des membres d’Action citoyenne Neuville à le rencontrer. En entrevue le lendemain, le petit groupe semblait avoir apprécié ce signe d’ouverture, mais affirmait que la Ville pouvait tout de même faire ce qu’elle voulait.

Contacté à son tour, le maire Gaudreau s’est dit ravi de la rencontre. Il affirme qu’«il n’y a aucune décision de prise » et qu’il est actuellement en attente d’un rapport sur la consultation publique. Aucune date n’a encore été fixée pour le vote du conseil municipal sur les deux changements de zonage.