Des plaintes contre la Faculté de médecine dentaire de l’Université de Montréal

La Faculté de médecine dentaire de l’Université de Montréal est sur la sellette. Deux poursuites distinctes pour discrimination ont été déposées contre elle par des étudiants au début du mois de janvier, a appris Le Devoir. Chacune d’elles allègue que l’obligation d’offrir des accommodements à l’étudiant, qui avait un trouble diagnostiqué, n’a pas été respectée.

La première, déposée le 4 janvier 2021, détaille le parcours d’un étudiant ayant reçu un diagnostic de bipolarité pendant ses études de médecine dentaire et qui prétend avoir été exclu pour des échecs alors qu’il n’aurait jamais reçu les accommodements demandés. Il poursuit l’Université pour 200 000 $ en dommages et intérêts.

« C’est à la suite d’une analyse psychiatrique que l’étudiant a découvert qu’il avait un problème de bipolarité et qu’il a pu consulter son psychiatre traitant. Ses échecs résultaient de ses problèmes et de l’ajustement de sa médication. Des lettres du psychiatre et du psychologue disaient que l’étudiant avait besoin d’accommodements, mais l’Université n’en a pas tenu compte et il ne les a jamais eus », a dit Marwa Daher, avocate de celui qui est appelé « étudiant  X », puisque son nom n’est pas révélé en raison d’une requête « en préservation de l’anonymat ». « C’est discriminatoire, selon moi, parce que l’Université a une obligation d’accommodements raisonnables prévue pour respecter certains droits de la Charte. Elle ne peut pas uniquement s’en remettre à l’application de son Règlement pour le doctorat de premier cycle en médecine dentaire. »

La poursuite met en cause plusieurs professeurs et membres de l’administration, et soutient que ceux-ci ont agi de manière discriminatoire en remettant en doute la capacité du demandeur de traiter des patients alors qu’il doit gérer une « maladie handicapante ». « C’est comme si la décision avait été prise d’avance, lorsque [les responsables de la Faculté] ont compris que notre client avait un problème de santé mentale. »

Le rôle de la COVID-19

Dans l’autre poursuite, déposée le 13 janvier, un étudiant avec un diagnostic de TDAH, exclu du programme de médecine dentaire en raison d’échecs, se plaint, lui aussi, de ne pas avoir eu les accommodements nécessaires pour réussir étant donné son trouble. Citant le contexte de la COVID-19, la poursuite fait également allusion aux changements de modalités et de conditions de l’évaluation, qui ont accentué l’état d’anxiété et de stress de l’étudiant en question. « On comprend que les gens font ce qu’ils peuvent, mais c’est sûr que les règles d’accommodement ne peuvent pas disparaître à cause d’une pandémie », affirme l’avocat Julius Grey, qui défend la cause d’Henri Chebeir.

En raison de la pandémie, les heures d’accès aux laboratoires ont été réduites et les étudiants ont ainsi moins d’heures de pratique, laisse entendre la poursuite. « À ce moment-là, il faut tout simplement donner plus de temps à l’étudiant. À mon avis, il n’est pas possible d’éliminer ses droits à cause de la COVID-19 », souligne Me Grey.

Sans vouloir cibler une université plus qu’une autre, Me Grey constate que certaines facultés manquent de souplesse. « Je pense qu’il y a une trop grande sévérité partout et une application quelque peu technique et aveugle des règles. Ce n’est pas seulement à l’UdeM, à McGill ou à l’UQAM, c’est partout. Il y a une certaine inflexibilité que j’aimerais ébranler », a-t-il soutenu.

L’Université de Montréal a dit ne pas vouloir commenter les poursuites, puisque les processus judiciaires sont en cours. « Plus globalement, on n’exclut pas un étudiant d’un programme du jour au lendemain. Il y a des discussions avec l’étudiant et des dispositions de reprises d’examen sont mises en place », a indiqué la directrice des communications, Geneviève O’Meara.

Climat de performance

À la Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Mont-réal (FAECUM), on reconnaît qu’il semble exister un certain « climat de performance » à la Faculté de médecine dentaire, d’après les doléances de plusieurs étudiants. « Des problèmes nous ont été rapportés dans plusieurs unités, mais un plus grand nombre de situations problématiques concernaient la Faculté de médecine dentaire », a soutenu Sandrine Desforges, secrétaire générale de la FAECUM. « Je ne peux pas entrer dans les détails, mais, si je résume, ce sont des critiques liées à une culture de performance, et cela semble venir avec un certain climat de peur et d’inflexibilité. »

Elle ajoute que plusieurs étudiants se sont plaints d’un manque de bienveillance à leur endroit et que cela semble dater d’avant la pandémie. « On a beaucoup d’étudiants qui, lorsqu’ils vont faire face à leur problème, n’ont pas l’impression d’avoir une écoute et un soutien de la part de leur unité. »

Selon nos informations, une plainte appuyée par 64 étudiants de 3e ​année en médecine dentaire (sur un total de 79) a aussi été déposée en janvier au Bureau d’intervention en matière de harcèlement de l’Université pour lui demander de faire enquête. Elle fait notamment état d’une « atmosphère délétère » et déplore les agissements d’un professeur qui contribuent au climat difficile. L’UdeM confirme qu’une plainte a été reçue, mais s’abstient de la commenter puisque c’est confidentiel.

Manque de bienveillance

Le Devoir s’est entretenu avec sept étudiants de divers niveaux de la Faculté de médecine dentaire, qui disent vivre beaucoup de stress et peu d’écoute. Ils souhaitent tous garder l’anonymat craignant les représailles et l’incidence sur leur carrière. « Ce n’est pas un climat très bienveillant à la Faculté en ce moment. Au lieu de nous aider, on dirait qu’on nous en veut », a confié un étudiant au Devoir.

Un examen final qui a été fait sous surveillance Zoom semble avoir été particulièrement éprouvant pour des étudiants de 3e année. Cinq étudiants l’ayant passé et à qui nous avons parlé ont décrit leur malaise devant des accusations de plagiat, non fondées selon eux, qui leur auraient été faites pendant et après l’examen. Dans un courriel qui leur a été envoyé et que Le Devoir a pu consulter, il est mentionné que personne ne sera finalement mis en cause, mais les étudiants se disent tout de même ébranlés par ce qu’ils estiment être de fausses accusations de fraude.

« La direction de l’Université de Montréal a des discussions régulières avec les doyens et les vice-doyens des facultés concernant les questions de bienveillance et de souplesse depuis le début de la pandémie », indique Mme O’Meara. « Des assouplissements de certains règlements ont aussi été annoncés, entre autres la notation succès-échec. Cet assouplissement a d’ailleurs pour objectif de faire diminuer la pression sur les étudiants. Cela permettra, pour certains étudiants qui choisissent la mention échec, d’éviter l’exclusion, puisque cette mention n’a pas d’incidence sur la moyenne de l’étudiant. »

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7 commentaires
  • J-F Garneau - Abonné 8 février 2021 06 h 11

    Il y a deux sujets ici.

    Le premier, des cas spéciaux qui n'auraient pas été traités adéquatement. Soit.

    Le second, assez intriguant, nous informe d'étudiants qui se plaignent d'un certain « climat de performance » à la Faculté de médecine dentaire. Notre future élite médicale se plaint d’un "manque de bienveillance à leur endroit". Des professeurs contribueraient au "climat difficile".

    Imaginez, on ose mettre la barre haute à l'université de Montréal! Ces pauvres étudiants. J'imagine qu'ils ont à peine assez de temps pour regarder une série Netflix en rafale. Et en plus, on les incite à performer! C'est une honte!

    J'avoue que je trouve tout ça sidérant, tout en voyant bien que c'est dans la contniuité de la pente glissante qui afflige les universités, maintenant presque vidées de leur raison d'être. La culture croissante du «politiquement correct» imposée par les universités étouffe le débat intellectuel ouvert et la liberté académique, en particulier sur la liberté d'expression et les études de genre. Et maintenant, suite logique, on dénonce le "climat de performance".

    J'ai fait 4 ans d'universté. Ce n'était pas toujours agréable. Jamais facile. Et bien sûr qu'il y avait un climat de performance.

    Quelques réalités: 1) si vous croyez qu'il y a un climat de performance à 'université, attendez de voir le monde du travail. 2) Oui le monde est injuste. 3) Des profs, il y en a de tous les genres. Comme en société.

  • Jean Lacoursière - Abonné 8 février 2021 09 h 01

    Climat de performance à l'université ?

    J'espère bien !

    Quand un dentiste joue dans ma bouche, je m'attends à ce qu'il ressente une irrépressible envie de « performer ».

  • Jean-François Fisicaro - Abonné 8 février 2021 10 h 33

    En contrepartie ...

    Pour ma part, ce qui est sidérant, c'est de constater que des institutions universitaires (et certains commentateurs) confondent entre le nécessaire besoin d'amener la qualité et les compétences au plus hauts niveaux d'un côté, et l'ouverture d'esprit et la finesse tout aussi nécessaires pour accompagner ceux qui s'y consacrent de l'autre. C'est d'autant plus désolant de voir que ce sont des responsables qui ont pour mission de valoriser le savoir et l'ouverture des esprits qui nous font la démonstration que ce n'est pas parce qu'on dispose de quelque intelligence et de connaissances qu'on est à même de faire ce qu'il faut pour améliorer l'environnement des apprentissages quand les défis de la maladie mentale s'ajoutent à l'histoire.

    Ça nous donne d'ailleurs une très bonne idée du chemin qui reste encore à parcourir à ce sujet. En y regardant de plus près, l'ignorance et les préjugés, c'est carrément pire voire plus dangereux que tous les virus du monde combinés. Et on ne parle pas ici de l'ignorance ou des préjugés d'un prof en particulier, quand on voit qu’ils sont en quelque sorte institutionnels.

    Et s'il est vrai que le monde du travail est parfois impitoyable, il est clairement démontré qu'en 2021, les organisations (publiques et privées) qui performent le mieux sont celles qui mettent en place des approches inclusives et collaboratives où les hiérarchies sont réduites à leur strict minima et où les rapports de forces à la sauce du "taylorisme" sont remplacés par des échanges aptes à identifier et à mettre en place des solutions innovantes … au lieu de bêtement continuer à appliquer des méthodes qui ont démontré depuis belles lurettes qu'elles appartiennent à une époque révolue.

    Merci Mme Gervais pour votre article si éclairant à ce sujet et qui nous rappelle que la route est longue quand vient le temps de faire ce qu'il faut pour le bien commun ...

  • Jonathan Mayer - Abonné 8 février 2021 17 h 08

    Des "clients" de plus en plus difficiles

    Je suis bien d'accors avec M. Garneau et aussi sensible au commentaire de M. Fisicaro. J'enseigne dans une faculté de droit depuis maintenant près de 20 ans. À chaque session, nous sommes évalués par les étudiants "dans une perspective d'amélioration continue" comme l'indique la faculté. À en croire mes étudiants, plus je gagne en expérience, moins je suis performant. Leur ton et leurs critiques sont de plus en plus ascerbes et sévères. Le client n'a-t-il pas toujours raison?

    Je veux bien qu'on s'ouvre aux difficultés posés par les enjeux de santé mentale, mais lorsque 64 étudiants sur 79 se plaignent de l'atmosphère délétère causé par un climat de "performance" dans une faculté de médecine, on a là un beau portrait de la société à venir.

    • Jean-François Fisicaro - Abonné 8 février 2021 22 h 26

      La situation que vous décrivez me semble différente de ce qui est décrit dans l'article. Ça donne quasiment l'impression d'une mutinerie. Allez savoir s'ils n'ont pas fait une réunion zoom à votre insu ... et si je fais le bon calcul, il en reste une quinzaine qui ne s'en sont pas plaint ! À la fin des temps, si ces médecins en devenir se retrouveront sur le plancher des vaches, ils en seront quitte pour une dose de pragmatisme ...

  • Yvon Pesant - Abonné 8 février 2021 23 h 55

    Nivellement par le bas?

    Les étudiants en médecine dentaire, à l'Université de Montréal, se plaignent que leur faculté ait des dents pour mordre afin de s'assurer de la compétence de ses promus? Il fut un temps où les étudiants en médecine ne s'attendaient à rien de moins de leur institution d'enseignement.

    Cela vaut toujours pour la clientèle des cabinets de dentistes qui ne s'attend pas, elle, à ce qu'une université et sa faculté de médecine dentaire commencent à niveler par le bas. Les gens aiment bien pouvoir toujours avoir des belles et bonnes dents pour mordre dans la vie et ils comptent sur les services professionnels de dentistes compétents pour les en assurer.