Le SPVM présente ses excuses à Mamadi III Fara Camara

Une manifestation, rassemblant des dizaines de personnes, pour dénoncer le profilage racial et soutenir Mamadi III Fara Camara et sa famille a été organisée à la station de métro Parc vendredi soir.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Une manifestation, rassemblant des dizaines de personnes, pour dénoncer le profilage racial et soutenir Mamadi III Fara Camara et sa famille a été organisée à la station de métro Parc vendredi soir.

Mamadi III Fara Camara, ce Montréalais qui a passé six jours en prison à cause d’une erreur sur la personne, a été officiellement disculpé vendredi. Tandis que le véritable suspect est toujours en liberté, des résultats de tests d’ADN ont démontré qu’il est innocent, a confirmé le chef du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

« Mes excuses, je tiens à [les] lui offrir publiquement comme je m’étais engagé à le faire », a mentionné le chef Sylvain Caron. « Je veux que les Montréalais sachent que [M. Camara] n’a rien à se reprocher », a-t-il ajouté.

La veille, M. Caron avait refusé de disculper M. Camara, en rappelant qu’il était toujours considéré comme un témoin important. « Il faut être prudent avant d’accuser un citoyen, et aussi avant de le disculper », avait-il fait valoir.

Ce sont des analyses, notamment en matière d’ADN, qui sont venues confirmer l’innocence de M. Camara dans cette affaire en fin de journée vendredi. « Nous avons obtenu ces résultats d’expertise des laboratoires et ils nous permettent de disculper M. Camara sur des bases objectives », a précisé le chef Caron.

Mes excuses, je tiens à [les] lui offrir publiquement comme je m’étais engagé à le faire. Je veux que les Montréalais sachent que [M. Camara] n’a rien à se reprocher.

Une rencontre sera organisée prochainement avec M. Camara et sa famille pour que des excuses en personne lui soient présentées. « Nous sommes humains, nous compatissons avec eux », a souligné M. Caron. Il s’est dit désolé des « inconvénients » qu’il a pu vivre à la suite de ce qu’il a qualifié « de malheureux événements ».

« M. Camara est à la fois extrêmement soulagé de la décision, mais aussi extrêmement sous le choc. Il va falloir que la lumière soit faite sur ce qui s’est passé parce que clairement il y a eu des défaillances majeures », a commenté son avocat, Me Cédric Materne.

Le chargé de laboratoire à Polytechnique a bel et bien été arrêté par le policier Sanjay Vig, sauvagement attaqué le 28 janvier dernier, mais contrairement à ce qui a été avancé par les autorités, il n’était pas l’auteur de l’altercation, mais plutôt un important témoin de celle-ci.

Les excuses du SPVM, qui constituent un rare geste, ont été saluées par la mairesse Valérie Plante sur Twitter. « Nous accueillons la déclaration et les excuses du SPVM, et nous souhaitons réitérer les nôtres auprès de M. Camara et sa famille. Redoublons d’efforts pour trouver le ou les fautifs de l’attaque », a-t-elle écrit.

Plusieurs pistes « étudiées »

Le véritable suspect est toujours en liberté près d’une semaine après la violente agression contre l’agent Vig. Un poste de commandement a été déployé à LaSalle vendredi près d’un stationnement où la voiture volée par le suspect aurait été retrouvée.

Cet automobiliste se serait aussi trouvé sur le boulevard Crémazie, en bordure de l’autoroute Métropolitaine à Montréal, lorsque l’agent Vig a intercepté M. Camara.

« Plusieurs pistes sont étudiées à l’heure actuelle pour retrouver le suspect ainsi que l’arme du policier qui a été blessé », s’est limité à préciser M. Caron, qui n’a pas répondu aux questions des journalistes.

Plus tôt dans la journée, le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), vers qui convergent aussi les critiques, a défendu sa décision initiale d’avoir autorisé le dépôt d’accusations contre M. Camara. La porte-parole Audrey Roy-Cloutier a soutenu que le travail du DPCP dans ce dossier s’est fait dans les règles de l’art, et qu’il n’est « pas exceptionnel » que des accusations soient déposées « même lorsqu’un dossier n’est pas complet ».

« Il est courant que l’enquête policière se poursuive et que les policiers et le DPCP continuent leur réflexion sur le dossier, en gardant l’esprit ouvert quant aux nouveaux éléments de preuve susceptibles de se présenter », a-t-elle écrit dans un communiqué.

Une manifestation, rassemblant des dizaines de protestataires, pour dénoncer le profilage racial et soutenir M. Camara et sa famille a été organisée à la station de métro Parc.

Tensions

Ce dossier s’est transformé en une guerre ouverte entre la mairesse Plante et la Fraternité des policiers de Montréal. Cette dernière a dénoncé vendredi une « ingérence politique » de la part de Mme Plante, dont les « biais idéologiques » nuiraient au « climat social ».

Nous accueillons la déclaration et les excuses du SPVM, et nous souhaitons réitérer les nôtres auprès de M. Camara et sa famille. Redoublons d’efforts pour trouver le ou les fautifs de l’attaque.

Dans un communiqué au ton vitriolique, le président de la Fraternité, Yves Francœur, exprime le « profond malaise » provoqué par les propos tenus jeudi par Mme Plante. Cette dernière a notamment tenu à présenter M. Camara comme un « homme innocent », et a réclamé la tenue d’une enquête indépendante pour comprendre ce qui s’est passé dans son dossier.

« Sur le plan des principes les plus élémentaires, il était sidérant de vous entendre présumer des conclusions d’une enquête de police complexe, délicate et encore intensément active », écrit M. Francœur au nom de ses collègues policiers.

Il estime ainsi que « l’évocation du profilage racial dans ce dossier représente une allusion extrêmement déplorable ». À ce sujet, Mme Plante a dit qu’une enquête permettrait justement de vérifier si la couleur de peau de M. Camara a pu jouer contre lui. À Québec, les leaders des partis d’opposition ont eux aussi fait part de leur questionnement sur le rôle possible du profilage racial dans le traitement de ce dossier.

Sans répondre directement aux différents griefs et à l’analyse globale d’Yves Francœur, le cabinet de la mairesse a rappelé que Mme Plante « a souligné lors de son point de presse le travail des 5000 policiers et policières de la Ville de Montréal, comme elle le fait depuis le début de son mandat ». Mais « il est important de rappeler que nous avons tous une responsabilité collective d’assurer la confiance de la population montréalaise envers notre corps de police », ajoute-t-on.

Trudeau s’en mêle

La mairesse Plante est loin d’être seule à souhaiter que le travail du SPVM soit révisé dans le cadre d’une enquête indépendante. Le gouvernement Legault a indiqué jeudi que « les circonstances ayant conduit à la mise en accusation de M. Camara doivent être examinées », et que des discussions sont en cours à cet égard. Les trois partis d’opposition se sont dits troublés par la mésaventure de M. Camara — une réaction semblable à celle de la Commission des droits de la personne.

Vendredi, le premier ministre Justin Trudeau a lui aussi parlé d’un « cas troublant » — l’arrestation de M. Camara s’est faite dans la circonscription qu’il représente. « Plusieurs questions se posent, notamment aux différentes autorités impliquées dans cette affaire, estime Justin Trudeau. Il faut faire toute la lumière sur ce qui s’est passé. »

Il n’a pas dit clairement s’il souhaite une enquête indépendante, mais a affirmé que « tout le monde qui a vu ces histoires-là, ce qui est arrivé à M. Camara, a des questions importantes auxquelles il va falloir qu’on trouve des réponses. Et j’ai confiance que les autorités en place vont mettre en place les mesures nécessaires pour faire la lumière sur cette situation troublante. »

M. Trudeau a également rappelé que « le racisme systémique existe dans toutes nos institutions ».

Avec Marie Vastel

11 commentaires
  • Jean-François Fisicaro - Abonné 6 février 2021 06 h 11

    Le début de la guérison ...

    M. Camara entrevoit enfin la lumière au bout du tunnel. Et quand c'est le chef du SPVM qui dit « que [M. Camara] n’a rien à se reprocher », c'est sûrement plus vrai que si c'est la mairesse qui le dit, du moins si on se fie aux commentaires qui se faisaient hier dans ce journal.

    Mais au-delà du battage médiatique qui vient avec ce genre de saga, il y a un humain qui doit maintenant entamer une démarche qui aura un impact certain sur la suite de sa vie et de celles de ses proches. Polémistes vous serez probablement déçus de savoir que je ne réfère pas ici à quelque démarche légale ou technique. Oh que non !

    Je m'intéresse plutôt à ce que cet homme, devenu figure médiatique bien malgré lui, doit entreprendre pour récupérer cette nécessaire sérénité qui permet de vivre la Vie. Je lis déjà les cyniques : « Bah ! Une p'tite semaine en prison, y a rien là ! ». Je vous ai bien lu à ce sujet. Encore hier même. S'il vous plaît de croire une telle chose, bien vous en fasse ...

    Mais pour M. Camara, je ne veux que souhaiter une seule chose: qu'il puisse trouver la force et l'inspiration pour reprendre confiance. Confiance que la vie est belle. Confiance qu'il n'aura plus à revivre une telle semaine de cauchemar. Confiance que lorsqu'il croisera à nouveau un « agent de la Paix », ça se passera sans histoire. Confiance qu'il a de la valeur à ses yeux et à ceux de ses proches.

    Pour y arriver, il sera probablement tenter de passer par la voie de l'oubli et peut-être même le déni. Mais je lui souhaite plutôt d'avoir la force de s'y rendre par le difficile chemin de l'acceptation et de la guérison. Vu que l'absence de l'expression risque bien souvent de mener à la dépression, le déni s’avère un bien mauvais raccourci. Et l’oubli, loin d’être avantageux …

    Et pour le peu que j'ai pu entendre sa parole dans tout ce bruit, j'ai bon espoir pour lui.

    P.S. CAVAC devrait devenir CAVACEJ (Centres d'aide aux victimes d'actes criminels et erreurs judiciaires). Une idée comme ça ...

  • Bernard LEIFFET - Abonné 6 février 2021 07 h 55

    L'excuse faite, on s'en lave les mains de part et d'autre, qui sera le prochain à mettre sous les verrous?

    Je l'avais écris hier dans un commentaire, depuis le temps des magouilles, bien des enquêtes tournent en queue de poisson au Québec! Laisser aller ainsi les événements, sans qu'aucun coupable ne soit pointé apporte plus de confusion! On met le couvercle sur la marmitte, sans donner plus d'explication, sinon qu'ici la preuve d'ADN a fait que monsieur Camara est enfin libéré et innocenté!
    Je veux bien croire que les politiciens ne doivent pas intervenir dans une telle circonstance, mais alors comment se fait-il que des ministres du PLQ s'en sont tirés sans problème? Par le Saint-Esprit ou par un coup monté politico-judiciaire?

  • Yolande Naggar - Inscrit 6 février 2021 08 h 12

    Sauve qui peut

    Ces six jours ont dû paraître une éternité! Sans connaître l’issu de cette histoire, combien de temps durera emprisonnement, qui s’occupera de sa famille, de ses petits jumeaux qui ne sont pas encore nés…?.Quel mal de tête infernal cette personne a dû avoir à force d’essayer de comprendre l’incompréhensible et de de gérer l’imprévisible. Ce pauvre homme a dû avoir la peur de sa vie, tout ça dans un contexte de pandémie où l’urgence d’agir emboîte trop souvent le pas sur la réflexion à propos des conséquences de nos actes face à un ennemi encore trop peu connu dont les attaques arrivent de toute part….

    Depuis quand les policiers peuvent arrêter une personne sans avoir suffisamment de preuves? Décidément, j’en apprend à tous les jours sur la face cachée de notre société...Ce n’est pas entonnant puisqu’en période de stress, où tout le monde se sent menacé, le naturel revient au galop et sauve qui peut!

    Il semble que notre inconscient collectif, nord-américain, on voit encore une personne de couleur plus menaçante que les autres, les femmes et les enfants comme des victimes d’un monde conçu par et pour les hommes, les personnes âgées comme des inutilités qui nous coûtent chers; les policiers comme des forces de l’ordre sans peurs et sans reproches; les travailleurs essentiels comme des saints capables de tout endurer; les malade (physiques et mentaux), les handicapés, les sans abris, les résidents dans les CHSLD et dans les autres milieux de vie, comme les plus vulnérables d’entre nous, qu’il faut sauver, du moins en apparence; que les artistes, à la fois les miroirs et les âme de notre société sont des égocentriques finis qui devraient se réinventer au lieue de chialer...

    Tout d’abord, les artistes n’ont pas le recul nécessaire et dans l’urgence sanitaire, les décideurs cherchent avant tout à rassurer les esprits plutôt que de les nourrir…. Les jeunes de la relève, beaucoup plus éveillés sur les enjeux de notre société que ceux des générations pr

  • Pierre Rousseau - Abonné 6 février 2021 08 h 29

    Pas si rare...

    En vertu du Code criminel, on ne peut détenir une personne plus de 24 heures sans porter des accusations, sauf exception. Dans bien des cas de soi-disant flagrant déli pour un crime grave, la preuve est loin d'être complète en 24 heures et une décision doit être prise à savoir si la personne détenue doit être accusée pour prolonger la détention ou encore libérée (complètement ou sur citation à comparaître ou sommation). Par la suite la détention doit être décidée par un juge dans les 3 jours, un délai qui peut être prolongé mais seulement par un juge.

    Une telle situation n'est pas rare dans le cas des crimes graves car les enquêtes prennent souvent beaucoup plus que 24 heures et si un prévenu est arrêté, la loi s'applique et les procureurs devront porter des accusations avec une preuve qui n'est pas encore complète s'ils considèrent que la détention préventive est justifiée selon la loi. Sinon, la personne est libérée et l'enquête continue et, si la preuve le justifie, alors les accusations seront portées et l'accusé sera soit arrêté soit convoqué au tribunal.

    Donc, dans ce cas, les procureurs ont dû autoriser la dénonciation dans les 24 heures sur la foi de quelle preuve ? Pourquoi la détention était-elle nécessaire dans les circonstances ? Est-ce que les enquêteurs ont fait leur travail avec diligence raisonnable compte tenu du fait que le prévenu était incarcéré ? Le crime était grave mais ce n'est pas une raison suffisante pour détenir quelqu'un, quels critères étaient présents qui ont fait que ni la police ni la poursuite ont cru pouvoir libérer M. Camara en attendant la suite des choses ? Beaucoup de citoyens sont soumis à ce type d'intervention du système judiciaire et une enquête publique servirait non seulement à déterminer ce qui s'est passé mais aussi rappeler aux intervenants les conditions requises pour garder une personne détenue avant procès et éviter de se baser sur l'ethnie de la personne.

  • Ginette Couture - Abonnée 6 février 2021 08 h 53

    Des excuses

    Les excuses n'effacent pas les séquelles subies par monsieur Camara. Mais il est étonnant que l'on ne s'informe pas de la santé du policier Sanjay Vig, sauvagement attaqué le 28 janvier dernier. Il y a deux victimes dans cet attentat.
    Gérald Tremblay