Des proches d’enfants autochtones disparus demandent l’aide de Québec dans leur quête de vérité

L’Association s'est constituée dans la foulée des «appels à la justice» du rapport final de l’ENFFADA en 2019, qui réclamait notamment qu’on informe mieux les familles.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne L’Association s'est constituée dans la foulée des «appels à la justice» du rapport final de l’ENFFADA en 2019, qui réclamait notamment qu’on informe mieux les familles.

Québec aura un interlocuteur de plus pour son projet de loi déposé en décembre visant à aider les familles autochtones qui ont perdu la trace d’un enfant après qu’il fut passé par le réseau de la santé. La nouvelle association Awacak, soit « petits êtres de lumière » en langue attikamek, regroupe des familles innues, attikameks et anichinabées qui demandent que le gouvernement Legault, via son projet de loi 79, les aide à faire la lumière sur ce qui est arrivé aux enfants disparus, décédés — certains osent même dire le mot « enlevés » — de leurs communautés.

« Le gouvernement veut nous accompagner en allant chercher nos dossiers, mais c’est pas juste ça qu’on veut. Awacak est aussi là pour demander une enquête complète sur les enfants disparus, pour qu’on sache enfin toute la vérité », a confié au Devoir Françoise Ruperthouse, une Anichinabée de Pigokan en Abitibi et porte-parole par intérim de l’Association.

Pour Pierre-Paul Niquay, de la nation attikamek et membre d’Awacak, l’idée est de travailler en collaboration avec le gouvernement pour qu’il agisse selon les besoins des familles. « On va définir la relation avec le projet de loi 79 », a-t-il dit en précisant que des rencontres avec Québec auront lieu prochainement. Selon lui, rien que pour la communauté attikamek, 32 familles signalent 47 enfants disparus.

Le déclic est venu d’une émouvante série de reportages de l’émission Enquête, d’abord sur des enfants disparus de la communauté innue de Pakuashipi et ensuite chez les Attikameks, qui avaient compris qu’ils n’étaient pas les seuls à vivre ces épreuves. Les diverses nations se sont mises à se parler et ainsi s’est constituée l’Association, dans la foulée des « appels à la justice » du rapport final de l’Enquête nationale sur les femmes et filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) en 2019, qui réclamait notamment qu’on informe mieux les familles.

« Où sont nos frères, nos sœurs ? Sont-ils vraiment morts ou enlevés ? On veut juste découvrir ce qui a fait souffrir nos familles autant que ça », explique Françoise Ruperthouse.

Frères et sœurs disparus

Ses parents ont perdu deux enfants simultanément aux mains du réseau de la santé. Un petit frère, malade, qu’elle n’a plus jamais revu, et une sœur, Émilie, qui avait 4 ans lorsqu’elle a été hospitalisée à Amos dans les années 1970, mais qui a été a retrouvée 35 ans plus tard à Baie-Saint-Paul, handicapée. Aujourd’hui, Émilie est décédée, mais elle aura au moins terminé ses jours près des siens, dans une maison de soins spécialisés en Abitibi. « On n’a jamais dit à mes parents où était leur fille », s’indigne Françoise Ruperthouse. « Ma mère ne parlait pas français et n’a pas eu d’aide ni de la communauté ni de quelqu’un qui comprenait le système. Et elle a toujours pensé que c’était elle qui les avait abandonnés. Il a fallu que je lui dise “c’est pas toi, maman, c’est eux qui ont volé tes enfants.” »

L’Attikamek Annette Dubé a aussi une sœur qu’elle n’aura jamais connue. Sa mère et son père étaient tous deux patients au sanatorium de Macamic lorsqu’est née sa sœur en 1956. « Après l’accouchement, ma mère n’a pas pu voir son bébé, mais elle l’a entendu pleurer. Quand mon père a voulu aller le voir le lendemain, il n’était plus là », raconte-t-elle. Le poupon avait été emmené dans un hôpital d’Amos et trois semaines plus tard, les parents ont reçu la nouvelle du décès de leur fille des suites d’une rougeole. « Aujourd’hui, notre sœur aurait 63 ans. Mon père est mort, mais ma mère a 87 ans et elle aimerait au moins savoir où son bébé a été enterré. »

Après être allée témoigner à l’ENFFADA, Annette Dubé a poursuivi ses recherches dans les paroisses et les diocèses et a pu obtenir l’acte de naissance et de décès. Et encore là, rien sur la cause de la mort de sa sœur. « C’est ça que je demanderais au gouvernement. Le projet de loi 79 se limite aux établissements de santé, mais j’aimerais avoir accès à toute l’information détenue par les congrégations religieuses, les paroisses. On ne veut pas juste savoir si l’enfant est décédé, on veut tout savoir. »

Aujourd’hui, notre soeur aurait 63 ans. Mon père est mort, mais ma mère a 87 ans et elle aimerait au moins savoir où son bébé a été enterré.

 

Pierre-Paul Niquay n’aura jamais connu ses deux grands frères, disparus dans des circonstances nébuleuses. Sa conjointe, Viviane Echaquan, avait pour sa part 12 ans quand sa sœur âgée d’à peine 3 mois a été évacuée de la communauté de Manawan vers Joliette. « Elle a été embarquée toute seule dans l’avion », dit-elle. Plus d’un mois plus tard, ses parents apprenaient que leur fille était décédée. Le doute a toujours persisté dans l’esprit des parents parce que le poupon décédé qu’on leur a présenté à l’hôpital avait plutôt la taille d’un bébé d’un an.

Plus aucun enfant arraché

Des histoires du genre, le pédiatre urgentiste et professeur à McGill Samir Shaheen-Hussain, en a vu plusieurs dans sa pratique. Il avait même cofondé la campagne « Tiens ma main » pour dénoncer les évacuations aéromédicales d’enfants, surtout au Nord-du-Québec, faites sans qu’un parent puisse les accompagner. Dans son essai Plus aucun enfant autochtone arraché — Pour en finir avec le colonialisme médical chez Lux Éditeur, le médecin ne se contente pas d’étayer une thèse très documentée sur le racisme systémique — qui n’aurait engendré rien de moins qu’un « génocide » — mais en appelle aussi à l’action. « Pour moi, il n’y a personne qui peut lire ce livre sans voir l’ampleur de la violence médicale infligée aux enfants autochtones au Québec et à travers le Canada et continuer sans gêne ces actes de racisme de tout un système », a-t-il confié au Devoir.

Avec l’artiste mohawk Ellen Gabriel et Cindy Blackstock, directrice générale de la Société de soutien à l’enfance et à la famille des Premières Nations du Canada, qui ont rédigé la préface et la postface de son livre, le Dr Shaheen-Hussain en profite aujourd’hui pour exhorter publiquement le gouvernement Legault à mettre en œuvre le « principe de Joyce ».

Le gouvernement fédéral s’est pour sa part engagé la semaine dernière à rédiger un projet de loi pour donner plus de pouvoirs aux peuples autochtones en matière de santé, comme l’avaient souhaité les représentants de la nation attikamek après que Joyce Echaquan eut trouvé la mort sous les insultes et les propres racistes de membres du personnel de l’hôpital de Joliette. La vidéo qu’elle avait filmée avec son téléphone avait créé une véritable onde de choc dans le Québec et au-delà.

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4 commentaires
  • Jean-François Fisicaro - Abonné 4 février 2021 05 h 55

    Comment ne pas vouloir savoir ? Et surtout ne pas vouloir obtenir justice ?

    Quand on observe, à des époques pas si lointaines, comment les institutions publiques se sont comportées envers certains groupes de citoyens, je reste toujours perplexe face aux réserves et hésitations de plusieurs de nos décideurs contemporains à vouloir faire la lumière sur de tels dérapages.

    Me vient en tête, sans même chercher, le fameux scandale des "orphelins de Duplessis", ces enfants déclarés faussement malades mentaux par le gouvernement du Québec et confinés dans des institutions psychiatriques entre les années 1940 et 1960. Quand on regarde la chronologie de cette malheureuse et intolérable saga, on ne peut sûrement pas en conclure que les autorités, même une fois ces histoires d'horreur rendues publiques, ont fait ce qu'il fallait pour faciliter dès le début la recherche de la vérité pour ces personnes à qui une partie de leur vie avait été carrément volée. Mais comment ne pas vouloir savoir ? Et surtout comment ne pas vouloir obtenir un peu de justice ? Il aurait été odieux qu'on n'en arrive pas à faire la lumière un tel dérapage de nos institutions. Ne serait-ce que pour permettre à toutes les personnes traumatisées par de telles expériences de vie de comprendre un peu ! De reconnaître ce qui s'était produit et pourquoi c'était arrivé ! Et surtout d'obtenir des excuses formelles et publiques du gouvernement (à titre d'institution responsable).

    Je ne crois pas qu'il faille évoquer d'autres histoires d'horreur du genre pour se convaincre du bienfondé des objectifs visés par l'association Awacak. Dans ce contexte, Mme Ruperthouse est totalement justifiée d'affirmer qu' "Awacak est aussi là pour demander une enquête complète sur les enfants disparus, pour qu’on sache enfin toute la vérité". On ne peut pas en demander moins à nos décideurs. On ne peut pas en exiger moins de la part de notre système de justice. D'autant plus sur le territoire d'une société qui se prétend équitable et qui vise la justice pour tous.

    C'est clair comme de "l'eau de roche" !

  • Pierre Labelle - Abonné 4 février 2021 06 h 34

    Ignominies.

    Et dire que toutes ces ignominies se sont passé au Québec, pas le Québec des années de la colonisations, mais dans un Québec contemporain des années 40, 50, et même des années ultérieures. Toutes les composantes de ce Québec d'alors sont responsable de ces répugnantes aberrations, que ce soit par leur silence, ou autrement. Devant de telles situations dégeulasses, le silence est une admission tacite, c'est tout simplement injustifiable. Toute ces atrocitées sont à mon avis encore pire que ce qu'ont vécus, certains d'entre nous dans les orphelinats de Duplessis. J'étais dans ces orphelinats dans les années 50. Alors aujourd'hui, la moindre des choses, est que la vérité, toute la vérité éclate au grand jour. Quand même que ce serait juste pour que des deuils puissent se faire.

  • Pierre Rousseau - Abonné 4 février 2021 08 h 16

    Longue histoire de colonialisme

    Ça fait longtemps qu'on enlève les enfants autochtones de leurs parents et on se rappellera qu'au temps de la tuberculose, dans la première moitié du XXe siècle, les enfants malades étaient enlevés de leurs familles pour être hospitalisés dans le Sud où il arrivait souvent qu'ils disparaissent. Les parents n'avaient plus jamais de leurs nouvelles et dans plusieurs cas, ces enfants ont été adoptés par des familles « blanches » lorsqu'ils étaient guéris. On ne voulait pas les retourner dans leurs villages car c'était contre les tentatives des gouvernements d'éradiquer les peuples autochtones. Ceux qui sont morts ont souvent été enterrés dans des fosses communes, sans identification, et leurs parents n'en ont jamais rien su.

    Le principe de Joyce est un minimum décent pour les patients autochtones. Il ne faut jamais oublier qu'ils sont ici chez eux, tout comme leurs ancêtres depuis des millénaires et la société dominante n'a pas le droit de les traiter comme elle le fait depuis quelques siècles. On peut retrouver le Principe de Joyce à : https://www.atikamekwsipi.com/public/images/wbr/uploads/telechargement/Doc_Principe-de-Joyce.pdf

    Étant donné l'obstruction du gouvernement Legault face aux droits des peuples autochtones il faut maintenant que le fédéral s'en mêle. Il l'a fait pour la protection de la jeunesse par le projet de loi C-92 qui est en vigueur depuis un an et qui vise à redonner aux nations autochtones leur contrôle social sur leurs enfants et le Québec n'a trouvé rien de mieux que d'aller devant les tribunaux pour contester la compétence fédérale sur les enfants autochtones. Néanmoins, les Premières Nations qui se sont prévalu de cette loi ont fait des progrès considérables dans la protection de leurs enfants. Il reste maintenant au fédéral de faire la même chose dans la santé et Québec semble tout faire pour lui donner raison !

    • Jean-François Fisicaro - Abonné 4 février 2021 10 h 32

      Vous soulevez à juste titre l'infâmie qui découle de luttes politiques qui se font trop souvent sur le dos des sujets concernés (par ces luttes), particulièrement entre Québec et le fédéral en lien avec la perpétuelle question des fameux champs de compétence. Remarquez bien que les sujets concernés peuvent être tout autant nos frères et soeurs des premières nations que l'ensemble des québécois. À ce titre, même combat !

      Compte tenu que nous sommes maintenant embourbés dans l'auberge espagnole bloquée qu'est devenue le plus meilleur pays du monde depuis 1982, il est difficile, voire devenu impossible d'entrevoir un projet national (et je dirais même "un projet multinational") digne de ce nom et apte à nous doter d'outils pour faire face aux vrais défis humains de ce millénaire naissant.

      Et même si mes amis fédéralistes n'apprécient pas se le faire rappeler, il est essentiel de tenir compte que le Québec n'est qu'une partie quasi prenante de la constitution canadienne, à son corps défendant, depuis maintenant déjà près de 39 ans ...

      Il m'apparaît donc qu'un des défis que font ressortir vos propos consiste d'abord à faire le grand ménage dans l'auberge précitée. Et compte tenu du contexte de blocage qui s'est établi au fil des décennies, on en reste quitte pour de belles théories bien foireuses et sans grand chance de faire bouger les choses de sitôt pour les peuples concernés.

      En ce qui concerne les projets à envisager par le fédéral pour améliorer le sort de nos concitoyens des premières nations, il m’apparaît que le seul projet prépondérant, prioritaire et indéniable qui doit être à l’ordre du jour est l’abrogation pure et simple de la honteuse « Loi sur les Indiens » qui prévaut encore dans un pays se prétendant avancé et civilisé combinée à une intégration cohérente et respectueuse ! En ce sens, bien que ça ne dispense pas le pm Legault de regarder dans sa propre cour et de remettre en question sa posture, ça signifie un défi hors de portée du pm Trudeau.