Les oiseaux de nuit de Sherbrooke

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Si tu as besoin de réconfort, tu te “calle” une pizz’. T’es sûr de voir quelqu’un. Les Uber sont devenus nos travailleurs sociaux.»

Que deviennent nos villes et nos lieux nocturnes lorsqu’ils sont réduits à l’essentiel, vidés des âmes noctambules qui y dansent, y travaillent, aiment s’y agiter ? Le Devoir poursuit ici une série de textes, comme autant de balades tissées de rencontres et de réflexions sous couvre-feu, pour aller voir ce qu’il reste de nos nuits.

Dans la douceur de cette nuit où il neige à gros flocons, l’enseigne lumineuse du Délice des nations semble hurler de tous ses néons. C’est ici que l’auteur Patrick Nicol, l’un de nos hôtes pour la nuit, propose de commencer une déambulation en plein couvre-feu. Bien entendu, l’endroit est désert. Il faut dire qu’à 20 h 30, un mardi soir, il n’y aurait pas eu foule de toute manière. « Sortir dans la nuit, la seule chose que ça évoque pour moi, c’est la sortie des bars », lance l’enseignant de littérature au cégep de Sherbrooke, dont le dernier roman, Les manifestations, a été publié en 2019. « Quand on en sortait, on arrivait tout de suite dans le silence. »

Devant le bar Loubards, la rivière Magog est un barrage hydroélectrique qui alimentait autrefois des usines comme la Kayser. Sous les projecteurs de lumière colorée, il est encore possible de la franchir sur la passerelle d’acier grillagée, ce qui peut être « parfois dangereux » si on est éméché, reconnaît celui qui l’a souvent traversée. « J’ai même vu un castor une fois. »

En foulant les premières rues du plateau Marquette, Patrick Nicol se désole de la mocheté de l’endroit qui, s’il n’a plus aucun éclat particulier le jour, n’a guère plus d’attrait la nuit. L’ayant cartographié pour y camper son dernier roman, il fait revivre avec une certaine nostalgie ce quartier ouvrier qui a décliné au milieu du XXe siècle. Le désordre dense des bicoques aux toits de tôle, les maisons de fond de cour et les porcheries ont été remplacés par des immeubles en brique brune aux vitres miroirs et des édifices qui n’ont de l’appartenance à la modernité que la prétention. « J’avais une tante qui vivait là. Dans le stationnement », dit Patrick Nicol en montrant du doigt un grand carré de bitume éclairé.

« Il y a une certaine forme de mépris, de la part de ceux qui bâtissent le quartier et qui n’y vivront jamais. » Un peu plus loin, les vieux bâtiments du séminaire et la cathédrale de style gothique, auxquels la nuit confère encore plus de majesté, rachètent quelque peu ce quartier où les années 1980 s’en sont donné à cœur joie.

Promenade subversive

Par la fenêtre du 3e étage d’un immeuble, les réverbérations stroboscopiques d’un écran géant de télévision attirent l’attention. Il est vrai que, la nuit, l’occasion est belle pour « seiner »à l’intérieur des chaumières. « Un classique », dit l’auteur en riant.

Soudain, un couple marchant sur le trottoir coupe court aux rires. Il n’y avait pas eu âme qui vive depuis le début de la balade nocturne. Ces promeneurs connaissaient-ils les conséquences réelles de ce geste subversif ? « Ah, OK. Ils ont un chien. » Nouveaux éclats de rire.

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans cette noirceur nuageuse, les façades stylées des immeubles ressemblent à des décors de cinéma.

Patrick Nicol reconnaît que cette interdiction de sortir ne lui donne qu’une envie : la transgresser. Malgré tout, il s’étonne d’être, en vieillissant, de plus en plus du côté de la loi. « Je m’inquiète de la facilité avec laquelle j’obéis. Mais, en même temps, ce qu’on nous demande est raisonnable », dit-il, en parlant des mesures comme le couvre-feu. « Ce qui m’inquiète surtout de la pandémie, c’est que, pendant qu’on parle juste de ça, le gouvernement continue de légiférer sur d’autres sujets, dont on ne discute presque pas. »

La « Well Nord »

« J’entends votre paix se poser comme la neige », écrivait le poète Miron. Droit devant, l’emblématique rue Wellington s’étend vers le sud comme un grand parterre immaculé. Des flocons s’y posent sans bruit, créant un silence enveloppant. Aucune voiture n’a été croisée jusqu’ici. C’est l’occasion d’une petite bravade pour faire l’ange dans la neige au beau milieu de la rue. À classer dans les « la fois où » de la pandémie.

Dans cette noirceur nuageuse, les façades stylées des immeubles ressemblent à des décors de cinéma. On aurait pu y tourner une sorte de Truman Show dont un budget famélique aurait suffi pour quelques figurants, qui sont des premiers rôles la nuit. « Et ça, c’est le théâtre où a joué l’actrice Sarah Bernhardt », mentionne Patrick Nicol, pour nourrir ce joli délire cinématographique.

Pour lui, la nuit n’égale plus cette tranquillité nécessaire à l’inspiration. « Avant, je pensais que l’écriture était beaucoup liée à la nuit. Mais je me rends compte que ça va beaucoup mieux le matin. »

Un peu plus loin, l’écran électronique du théâtre Granada continue de vendre de l’espoir en annonçant les spectacles des Barr Brothers et de Klô Pelgag en février. Puis, quelques voitures se font entendre. Ça ne peut être que la rue King.

La « Well Sud »

De l’autre côté de l’artère se déploie la partie sud de la « Well », qui en a toujours plus arraché que sa sœur du nord. Fait pas si étonnant : elle a récemment été le théâtre de quelques manifestations antimasques qui ne sont pas passées à l’histoire, contrairement à l’arrestation, désormais célèbre, d’une femme promenant en laisse son mari au premier jour du couvre-feu.

Francis Poulin, alias le slameur Frank Poule, nous attend devant le Tremplin 16-30, un organisme communautaire destiné aux jeunes adultes en recherche d’autonomie. « Bonne nouvelle, la Cour supérieure vient d’annoncer que les itinérants sont exemptés du couvre-feu ! » se réjouit-il.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Devant le bar Loubards, la rivière Magog est un barrage hydroélectrique qui alimentait autrefois des usines comme la Kayser.

Son travail de rue, notamment dans le cadre d’un projet de haltes chaleur, lui donne l’autorisation de circuler dans certains secteurs. « Le premier soir, j’ai vécu l’espèce de fébrilité du superhéros qui apprend à voler. Je regardais partout pour voir s’il y avait des chars, je partais explorer la ville avec une certaine crainte. »

Les oiseaux de nuit

« Il y a dans cette ville 167 000 oiseaux rares. Voisins, voisines, pour le meilleur et pour le pire », disait le poète dans son slam du bon voisinage, conçu pour la ville de Sherbrooke il y a quelques années. « Faque, on va voir les oiseaux de nuit ? » lance-t-il tout de go.

Direction : rue Aberdeen. Devant une grande maison qui manque d’amour, une jeune femme désemparée s’approche pour emprunter un téléphone cellulaire. « Je suis pognée dehors. Le coloc de mon amie ne veut pas m’ouvrir la porte. Il est comme un peu schizophrène. » Pendant que Frank Poule a des mots réconfortants, la porte finit par s’ouvrir.

« Ce sont des squats légaux. Quelqu’un a son nom sur le bail, mais ils sont peut-être 11 personnes à vivre là-dedans », explique-t-il. « C’est de l’itinérance cachée. Tu n’as pas un chez-toi légal et tu peux te ramasser à la rue du jour au lendemain », ajoute-t-il en déplorant les effets stressants du couvre-feu pour cette joyeuse faune d’artistes et de jeunes noctambules.

Au coin de la rue Alexandre, une voiture de livraison file à vive allure. « Si tu as besoin de réconfort, tu te “calle” une pizz’. T’es sûr de voir quelqu’un. Les Uber sont devenus nos travailleurs sociaux », dit le poète en riant.

Et voilà « la 14 », le « bus de l’amour » — surnommé ainsi « parce que tu as le temps de tomber en amour dedans tellement sa run est longue » —, qui défile en trombe dans le paysage inerte. Complètement vide. « Moi, quand je vois ça, je me dis, les chauffeurs d’autobus, ils vont tous s’inscrire dans les facs de philo. Mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien faire avec leurs pensées ? Il n’y a personne ! »

Balade dans l’est

La balade se poursuit du côté est, le long de la rivière Saint-François, où les canards n’ont rien à cirer du couvre-feu. Pendant que la ville illuminée s’y mire, le silence s’installe. « Je travaille beaucoup en contemplation. J’essaye que les choses me traversent. Ça m’incite à écrire. Le couvre-feu me donnait une porte autre que le vide. J’avais le goût de nager à contre-courant de cette énergie-là, de trouver des trucs plus poétiques, qui donnent de la couleur à tout ça. »

En face d’un petit parc près de la rue King Est, Manu, masque au menton, quête sans succès auprès des rares automobilistes encore sur la route à minuit. Sorti de prison le matin même, il est très persuasif. « C’est pour aller prendre un café à la chambre numéro 2. Ils me laissent entrer si j’ai du cash », explique-t-il en désignant une maison de chambres qui ne paie pas de mine. Pas dupe, le bienveillant Frank Poule a les bons mots pour lui proposer d’autres « ressources » pour la nuit.

Les mesures sanitaires sont-elles respectées à l’intérieur ? Frank Poule éclate de rire devant la naïveté de la question. « Les masques, c’est pour vous autres », répond aussitôt Manu dans un grand sourire.

La promenade prendra fin là où elle a commencé : à côté de l’enseigne lumineuse du Délice des nations, qui ne semble toujours pas vouloir se taire.

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