La journaliste nicaraguayenne qui a choisi la communauté mohawk de Kahnawake

«Chaque assignation que j’ai eue, chaque personne à qui j’ai parlé et chaque histoire que j’ai écrite font partie d’un gigantesque casse-tête qui m’a permis de comprendre les gens, leur culture, leurs croyances, l’importance de leur langue Kanien’kéha, mais aussi les stéréotypes, le racisme et l’oppression qu’ils vivent encore de nos jours [...]», exprime Marisela Amador.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Chaque assignation que j’ai eue, chaque personne à qui j’ai parlé et chaque histoire que j’ai écrite font partie d’un gigantesque casse-tête qui m’a permis de comprendre les gens, leur culture, leurs croyances, l’importance de leur langue Kanien’kéha, mais aussi les stéréotypes, le racisme et l’oppression qu’ils vivent encore de nos jours [...]», exprime Marisela Amador.

Avec un grand respect pour la communauté mohawk de Kahnawake et son histoire, la journaliste nicaraguayenne Marisela Amador assure la couverture de ses préoccupations et de son actualité depuis deux ans et demi. Passionnée par son travail à l’hebdomadaire The Eastern Door, elle se dit privilégiée de pouvoir desservir cette communauté autochtone d’environ 10 000 habitants.

En 1993, lorsque Marisela avait six ans, ses parents ont fui le Nicaragua avec elle et son frère cadet. Ils craignaient de continuer à subir des représailles à la suite du refus du père de se joindre à l’armée pour participer à la guerre civile qui a meurtri le pays durant les années 1980. « La situation était très difficile au pays pendant la guerre, il n’y avait pas d’emploi et peu de nourriture. Notre famille a été séparée, un de mes oncles a été enlevé et nous ne l’avons jamais revu », confie la journaliste âgée de 34 ans aujourd’hui.

La famille a d’abord trouvé refuge en Californie chez sa parenté ayant fui le Nicaragua avant eux. Or, la précarité des conditions de vie l’a poussée à chercher de meilleures perspectives ailleurs. Ingénieur et professeur universitaire dans son pays natal, le père de Marisela a décidé de partir en Floride avec elle pour tenter sa chance en travaillant dans le domaine de la construction. Sa mère, ancienne assistante administrative pour une multinationale à Managua, est restée derrière avec son fils cadet, âgé alors de six mois.

« Je me souviens d’avoir pris un autobus de San Francisco à Miami avec mon père, le cœur brisé de devoir quitter ma mère et mon petit frère, qui nous ont rejoints quelques mois plus tard. J’ai pleuré pendant des jours », se remémore-t-elle. Leur situation migratoire étant toujours précaire après deux ans, la famille a décidé de reprendre la route vers le nord en 1995, encouragée par un membre de la famille qui habitait au Québec.

Dès leur arrivée, le vent a tourné en faveur de la famille de demandeurs d’asile. « Le changement dans nos conditions de vie était flagrant », lance Marisela d’un ton assuré. « Aux États-Unis, nous avons toujours habité chez notre parenté dans un quartier d’immigrants plutôt pauvre. On était une dizaine à rester dans un trois et demi. Ici, dès la première année, mes parents ont pu louer un appartement, commencer leurs cours de francisation et m’inscrire à l’école », poursuit-elle, reconnaissante du privilège qu’elle a eu de pouvoir grandir au Québec.

« Je n’ai pas vraiment vécu l’horreur que mes parents, ma famille et mon peuple au Nicaragua ont vécue durant la guerre, mais je suis pleinement consciente de la chance que j’ai eue d’être accueillie avec ma famille dans cette province. »

Traverser la porte orientale

Depuis son jeune âge, Marisela désirait exercer un métier qui lui permettrait de faire une différence dans le monde. Elle a suivi des études en journalisme à l’Université Concordia, motivée par l’idée de pouvoir aider des gens en racontant leurs histoires. « Je tenais à donner une voix aux communautés qui n’en ont pas. Raconter une histoire à la fois, c’est ma façon de changer les choses », soutient la brunette trilingue, diplômée en mai 2018.

Plongeant la tête première dans un domaine en baisse constante de revenus depuis plus d’une décennie, elle craignait de ne pas pouvoir décrocher un emploi dans les médias. « J’ai été incroyablement chanceuse de pouvoir commencer ma carrière au journal de Kahnawake », se réjouit-elle, avouant ne jamais avoir été sur le territoire des Gardiens de la porte de l’Est de la maison longue avant sa première entrevue. « J’ignorais même qu’il y avait une communauté autochtone en bordure de Montréal ! » renchérit-elle.

« Marisela a débuté au journal en tant qu’adjointe administrative, mais moins d’un an après, lorsque Daniel J. Rowe est parti pour se joindre à l’équipe de CTV l’été dernier, elle a eu le poste de reporter. Même si elle n’avait pas encore beaucoup d’expérience, elle a rapidement commencé à couvrir des histoires que bien des journalistes chevronnés ne seraient pas en mesure de couvrir », affirme Steve Bonspiel, rédacteur en chef du journal The Eastern Door depuis 2008.

Le journal, fondé en 1992, siège sur le territoire Kanien’kehá:ka, dans la région administrative de la Montérégie, à proximité de la MRC de Roussillon.

Marisela admet que ce fut effrayant pour elle de commencer à travailler dans une « petite communauté » où tout le monde se connaît. « J’avais peur de me tromper en prononçant mal un nom ou de poser une mauvaise question, je voulais éviter à tout prix de faire une gaffe », précise-t-elle, soulignant qu’au départ plusieurs personnes ont refusé de répondre à ses questions.

Se frayer un chemin dans la communauté

« Bien que je me faisais remarquer immédiatement sur le terrain, plusieurs personnes croyaient que j’étais une Autochtone d’une autre communauté, étant donné ma couleur de peau », raconte-t-elle. Son appartenance à une minorité culturelle et ses traits latino-américains l’ont certes aidée à s’intégrer dans la communauté et à mettre les gens à l’aise plus facilement, mais c’est plutôt son travail acharné qui lui aurait permis de bâtir sa réputation.

« Marisela traite tous les gens avec équité et approche chaque histoire avec honnêteté, sans jamais chercher à l’exploiter. Elle a rapidement gagné la confiance de la communauté et bâti sa réputation », soutient M. Bonspiel. Il indique qu’en raison de ses origines, elle est en mesure de comprendre les questions de sa communauté mieux que d’autres journalistes.

« Chaque assignation que j’ai eue, chaque personne à qui j’ai parlé et chaque histoire que j’ai écrite font partie d’un gigantesque casse-tête qui m’a permis de comprendre les gens, leur culture, leurs croyances, l’importance de leur langue Kanien’kéha, mais aussi les stéréotypes, le racisme et l’oppression qu’ils vivent encore de nos jours. Cela m’a permis d’établir une connexion profonde avec la communauté », exprime la journaliste Marisela Amador, qui couvre actuellement l’éducation, la santé, l’environnement ainsi que plusieurs autres sujets sensibles pour la communauté, notamment des cas judiciaires.

« J’ai couvert dernièrement une histoire très sensible, à propos de l’abus sexuel subi par un membre du Conseil mohawk de Kahnawake durant son enfance. Lorsque je l’ai rencontré la première fois, il y a quelques mois, il m’a avoué avoir fait des recherches afin de savoir qui j’étais et comment je travaillais avant d’accepter de me parler. J’ai été très touchée par la confiance qu’il a déposée en moi, car il savait que j’allais raconter son histoire avec respect », poursuit-elle.

« Je suis très fier du travail de Marisela, je suis convaincu qu’elle a un futur brillant devant elle. S’il pouvait y avoir plus de journalistes comme elle sur le terrain, la profession se porterait mieux ! » conclut le concepteur et chargé du cours de journalisme autochtone à l’Université Concordia, axé sur l’éthique et le protocole à suivre lors de la couverture dans les communautés locales.

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