Hassen Chalghoumi, l’imam qui aimait la France

Hassen Chalghoumi est un des très rares imams à avoir qualifié les attentats de «Charlie Hebdo» de «barbares» et de «criminels», à avoir soutenu l’interdiction du port du voile intégral dans l’espace public et à considérer la laïcité française comme un bienfait pour ses coreligionnaires. «La laïcité, c’est simplement le respect de tout le monde», avance-t-il.
Photo: Elodie Ratsimbazafy Le Devoir Hassen Chalghoumi est un des très rares imams à avoir qualifié les attentats de «Charlie Hebdo» de «barbares» et de «criminels», à avoir soutenu l’interdiction du port du voile intégral dans l’espace public et à considérer la laïcité française comme un bienfait pour ses coreligionnaires. «La laïcité, c’est simplement le respect de tout le monde», avance-t-il.

C’est une mosquée sans minaret, coincée entre un chemin de fer et un stade de foot. Les deux entrées du bâtiment moderne inauguré en 2007 sont protégées par une grille de plusieurs mètres de haut. Pour y entrer, il faut montrer patte blanche. Dès qu’il sort de son bureau, et chaque fois qu’il descend dans la grande salle de prières, Hassen Chalghoumi doit revêtir son gilet pare-balles. Ses deux gardes du corps, qui l’emmènent souvent dormir à 60 kilomètres de là, ne le quittent pas des yeux.

On se croirait à Ramallah. On est pourtant à quelques kilomètres de Paris, dans la banlieue nord de la Seine-Saint-Denis. C’est là qu’officie Hassen Chalghoumi, le célèbre imam de Drancy, dont les islamistes ont mis la tête à prix depuis qu’il a pris fait et cause contre les auteurs de la tuerie à Charlie Hebdo. À l’entrée d’une petite salle où les enfants apprennent l’arabe, une affiche condamne l’assassinat de Samuel Paty, « cet acte odieux » qui a coûté la vie à un professeur de Conflans-Sainte-Honorine en octobre dernier.

« C’est la haine des abrutis ! » lance l’imam assis de l’autre côté de la grande table basse de son bureau en désordre. Au-dessus de lui, une photo prise en 2010 par l’AFP montre un policier en train de dégainer et de le pousser dans une voiture après avoir entendu quelqu’un hurler « Tue-le ! ». « Je bénis cet homme, il m’a sauvé la vie. Car, pour les islamistes, je suis devenu le diable. » Cela fait d’ailleurs quelque temps qu’il a mis sa famille à l’abri, loin de Drancy, quelque part dans les États du Golfe.

« L’islam de ma jeunesse »

Et pour cause. Chalghoumi est un des très rares imams à avoir qualifié les attentats de Charlie Hebdo de « barbares » et de « criminels », à avoir soutenu l’interdiction du port du voile intégral dans l’espace public et à considérer la laïcité française comme un bienfait pour ses coreligionnaires. « Vous savez, moi, la laïcité ne me fait pas peur », dit l’imam qui a vaguement entendu parler du débat sur la loi 21 au Québec. Selon lui, il est normal de ne pas porter de signes religieux à l’école. « La laïcité, c’est simplement le respect de tout le monde. »

Depuis qu’en 2019 il s’est rendu en Israël où il a rencontré le président Reuven Rivlin, les fatwas et les menaces de mort se sont multipliées. Dès la décapitation de l’enseignant Samuel Paty, pour avoir montré à ses élèves une caricature du prophète, l’imam s’est précipité à Conflans-Sainte-Honorine pour demander « pardon parce qu’il a été décapité au nom de notre religion ». Il ne faut pas céder à la peur, disait-il. « La manipulation islamiste, elle est forte. On n’en peut plus des discours victimaires. On veut un discours responsable, citoyen. »

Même s’il estime que l’islam des Lumières n’existe pas encore, Hassen Chalghoumi se revendique de l’islam tolérant de sa jeunesse, celui d’inspiration soufie qu’il a connu en Tunisie, dit-il. À l’époque, des milliers de juifs vivaient encore dans ce pays. Chalghoumi a d’ailleurs une belle-sœur qui est chrétienne.

La manipulation islamiste, elle est forte. On n’en peut plus des discours victimaires. On veut un discours responsable, citoyen.

 

« Dans la Tunisie de Bourguiba, jusqu’en 2000, la république et la laïcité n’étaient pas un problème. Quand je suis arrivé en France, en 1997, j’ai essayé de comprendre. J’ai été surpris de cette liberté de croire ou de ne pas croire. Et j’ai compris que l’homme était né libre et que c’était sa force. » Dans son parcours qui l’a mené de Tunis à Damas en passant par Lahore, Chalghoumi ne cache pas son admiration pour Gandhi.

Tous ne racontent pas la même histoire. Certains disent se souvenir d’un imam qui prêchait à Bobigny un islam intégriste proche des Tabligh du Pakistan où il a passé plusieurs années. C’est le député centriste Jean-Christophe Lagarde qui l’invite à Drancy pour diriger la nouvelle mosquée. Il faut dire qu’on ne peut pas être l’imam de Drancy, d’où partaient les convois de Juifs vers Auschwitz pendant la guerre, sans que cela ait des conséquences.

« Le mémorial de la Shoah sur le boulevard Jean-Jaurès [à Drancy] est devenu la deuxième mosquée de cette ville », dit Chalghoumi qui ne manque jamais une occasion de s’y rendre avec des représentants du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). Se souvenir de la Shoah est une façon, dit-il, de « se protéger contre la haine ». D’ailleurs, selon lui, les musulmans devraient prendre exemple sur les juifs qui se sont parfaitement intégrés depuis l’époque où Napoléon leur offrit la citoyenneté en échange du respect des lois de la République et de la création du Consistoire israélite.

Une charte de l’islam de France

Chalghoumi soutient évidemment l’initiative du président Emmanuel Macron qui a proposé aux organisations musulmanes de signer une « charte des principes pour l’islam de France ». Trois organisations, notamment liées à la Turquie, ont refusé d’approuver ce texte qui dénonce, non seulement certaines pratiques comme l’excision ou l’interdiction de l’apostasie, mais toute instrumentalisation politique de l’islam. « C’est une avancée historique, dit-il. Le gouvernement montre ainsi sa volonté d’intégrer les musulmans dans la société française. C’est le rôle de la république de nous protéger contre l’intégrisme. Il y a 15 000 musulmans fichés S dans ce pays et 2000 sont partis en Irak. Ça suffit ! »

Accusé d’avoir été instrumentalisé par Nicolas Sarkozy à l’époque où il assistait à sa grande assemblée de Villepinte, puis par Manuel Valls et Emmanuel Macron, Chalghoumi repousse ces accusations du revers de la main. « Si j’avais été si proche de Sarkozy, il n’aurait pas resserré ses liens avec le Qatar et l’UOIF [Musulmans de France]. » Un pays et une organisation proches des Frères musulmans qui défendent un islam politique.

En France, plusieurs voix soutiennent que l’imam de Drancy ne représente qu’une minorité de musulmans. Même si Chalghoumi est régulièrement menacé de mort, l’humoriste Yassine Belattar n’a pas hésité à demander à son dieu de… venir « le chercher » ! Chalghoumi reste pourtant convaincu que, même si elle ne le dit pas publiquement, la majorité silencieuse n’est pas loin de penser comme lui et qu’elle craint surtout les islamistes.

L’imam de 49 ans dit surtout chérir la France et ses valeurs. « Ce pays nous a tout donné, dit-il, l’éducation gratuite, la santé, le logement. Et même le droit du sol ! Dans quel pays arabe cela serait-il possible ? Ce peuple mérite le prix Nobel. Des islamistes ont égorgé le père Hamel qui avait 86 ans et il n’est jamais tombé dans le piège ! »

C’est la victimisation qui est le moteur du djihadisme, dit-il. Sans compter l’ignorance puisque les musulmans venus en France étaient souvent analphabètes. « Ils avaient une connaissance très limitée de l’islam. » Quant au passé colonial, « il est temps de tourner la page, dit Chalghoumi. Si les Français et les Allemands l’ont fait malgré les centaines de milliers de morts, il n’y a pas de raison pour nous de ne pas le faire. »