La toponymie pour honorer la mémoire autochtone

À Montréal, la rue Amherst a été rebaptisée Atateken en 2019. La mairesse Valérie Plante en avait fait l’annonce aux côtés notamment de Ghislain Picard, le chef de l’Assemblée des Premières Nations (à sa droite) et du grand chef du Conseil mohawk de Kanesatake, Serge Otsi Simon (à gauche sur la photo).
Jacques Nadeau Le Devoir À Montréal, la rue Amherst a été rebaptisée Atateken en 2019. La mairesse Valérie Plante en avait fait l’annonce aux côtés notamment de Ghislain Picard, le chef de l’Assemblée des Premières Nations (à sa droite) et du grand chef du Conseil mohawk de Kanesatake, Serge Otsi Simon (à gauche sur la photo).

Le mouvement visant à donner des noms autochtones à des lieux géographiques ou à des rues prend de l’ampleur au Canada. Ses sympathisants espèrent de cette façon effacer en partie le colonialisme dont les Autochtones ont été victimes.

« Nous avons assisté cette année à un changement de perspective, particulièrement en ce qui concerne les figures problématiques de l’histoire du Canada, souligne Christina Gray, une avocate et une chercheuse du Yellowhead Institute. Cela change également dans plusieurs autres pays qui ont également subi le colonialisme et l’impérialisme. »

En décembre dernier, le conseil municipal d’Edmonton a voté un règlement visant à rebaptiser ses 12 districts électoraux — connus sous un simple chiffre — par des noms autochtones. Un comité de femmes autochtones a choisi les noms parmi des mots provenant de neuf groupes différents : Cris, Dénés, Inuits, Pieds-noirs, Anichinabés, Michifs (Métis), Mohawks, Sioux et Papaschases.

Pour ceux qui pourraient s’inquiéter de prononcer les nouveaux noms de districts potentiels, si nous pouvons prononcer Saskatchewan, nous pouvons prononcer n’importe quoi

 

Le comité a décidé très tôt de ne pas choisir des noms de personnes. « Personne ne peut être placé au-dessus ou au-dessous des autres, plaide sa coprésidente Terri Suntjens. Nous ne mettons personne sur un piédestal. Ce n’est pas notre façon de faire. »

Par exemple, le district 2 sera nommé Aniriq. Ce mot signifie « souffle de vie » ou « esprit » en inuktun. Ce sont des Anciens qui ont recommandé ce nom afin d’honorer les Inuits morts de la tuberculose à Edmonton. Au cours des années 1950 et 1960, environ un tiers des Inuits du Nord ont été infectés par cette maladie et la plupart ont été transportés dans le Sud pour y être soignés. Beaucoup sont morts sans que leur famille en soit informée et ont été enterrés dans les cimetières de la ville.

Rob Houle, un écrivain et chercheur autochtone qui a également siégé au comité, dit que les commentaires ont été majoritairement positifs, même si des conseillers ont montré de la résistance. Cette hostilité a incité le conseiller Aaron Paquette à écrire sur Twitter : « Pour ceux qui pourraient s’inquiéter de prononcer les nouveaux noms de districts potentiels, si nous pouvons prononcer Saskatchewan, nous pouvons prononcer n’importe quoi. »

L’avocate Christina Gray salue de son côté les nouveaux noms de districts à Edmonton. Elle espère que d’autres emboîteront le pas.

En 2019, la rue Amherst à Montréal est devenue la rue Atateken, un mot mohawk signifiant « frère et sœur ». L’ancien toponyme faisait référence au général de l’armée britannique Jeffery Amherst qui a dirigé la conquête de Montréal en 1760 et envoyé des effectifs à Detroit pour mater le soulèvement autochtone de Pontiac en 1763.

Plus récemment, en septembre dernier, le nom raciste et misogyne d’un piton rocheux du mont Charles-Stewart, en Alberta, a été remplacé par Anu katha Ipa (sommet de l’Aigle à tête blanche).

Monuments

La toponymie n’est pas le seul domaine où les Premières Nations souhaitent effacer les relents du passé. Au cours du dernier été, des manifestants ont renversé une statue de John A. Macdonald au centre-ville de Montréal. Plusieurs reprochent au premier premier ministre du Canada un racisme envers les peuples autochtones.

À Halifax, un groupe comprenant l’Assemblée des chefs mi’kmaq de la Nouvelle-Écosse a recommandé le retrait d’une statue dédiée au fondateur de la ville, Edward Cornwallis. Il a aussi demandé qu’une rue et un parc nommés en son honneur soient rebaptisés. Selon lui, saluer la mémoire de Cornwallis, un officier britannique accusé de génocide contre les peuples autochtones, est incompatible avec les valeurs actuelles.

En Colombie-Britannique, un projet visant à utiliser des noms autochtones pour certaines communautés le long de la Sunshine Coast s’est heurté en mars à une forte opposition. Peter Robson, un président d’une association locale de résidents, dit que la population non autochtone n’a pas été consultée ni avertie des changements. Il mentionne que l’endroit où il demeure, Madeira Park, une municipalité non constituée en corporation, devait être rebaptisé Salalus dans le cadre d’un accord entre la Colombie-Britannique et la nation Sechelt en 2018.

« On ne peut nier que les peuples de la nation [Sechelt] ont vécu ici avant les non-Autochtones. Cependant, il y a aussi une histoire plus récente qui mérite également d’être reconnue », peut-on lire dans la lettre de protestation que M. Robson avait envoyée au gouvernement provincial.

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