Dans les coulisses de la deuxième vague à Québec

Québec est devenue en octobre l’épicentre de la pandémie dans la province. Depuis, Montréal lui a ravi le triste titre, mais la région de la Capitale-Nationale demeure l’une des régions les plus touchées par la pandémie actuellement.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Québec est devenue en octobre l’épicentre de la pandémie dans la province. Depuis, Montréal lui a ravi le triste titre, mais la région de la Capitale-Nationale demeure l’une des régions les plus touchées par la pandémie actuellement.

Campagne de vaccination, fermeture de commerces, dépistage et recherche de contacts… La pandémie de COVID-19 est un casse-tête à 1001 pièces pour les autorités au Québec. Si des morceaux s’imbriquent facilement, d’autres ne trouvent pas leur place et certains sont carrément manquants.

Pièce par pièce, Le Devoir tente depuis des mois de refaire le puzzle de cette crise historique afin de mieux la comprendre. Pour y arriver, nous avons mis la main sur des centaines d’échanges de courriels entre des directeurs régionaux de santé publique et le directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda. Ces documents, obtenus en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics, révèlent des dessous de cette deuxième vague, qui a frappé de plein fouet la région de la Capitale-Nationale.

Québec est devenue en octobre l’épicentre de la pandémie dans la province. Depuis, Montréal lui a ravi le triste titre de « capitale de la COVID-19 au Québec ». La Capitale-Nationale demeure néanmoins l’une des régions les plus touchées par la pandémie actuellement.

Dès la fin de l’été, la Santé publique régionale fait face à des obstacles. Neuf employés du Costco de Québec reçoivent un diagnostic positif à la COVID-19 à la mi-août. L’éclosion est « sous contrôle » et le « plan de match » bien défini, écrit le directeur régional par intérim, le Dr Jacques E. Girard, au Dr Arruda dans un courriel daté du 14 août. La Santé publique encourage les travailleurs du Costco à se faire tester à un centre de dépistage à l’auto et rassure la population quant aux effets de cette éclosion dans la communauté.

En point de presse, le premier ministre brouille toutefois les cartes. « L’intervention de monsieur Legault, en invitant hier soir tout le monde inquiet qui avait pu passer par le Costco [à subir un test de dépistage], vient de créer une onde de panique, signale le Dr Jacques E. Girard dans son courriel. Le boulevard Hamel est congestionné et les policiers font la circulation. Nous avons installé́ des tentes. Le problème, c’est que cette situationvient compliquer notre dépistage massif. Que pouvez-vous faire à votre niveau ? »

Des enquêtes de cas en retard

Avec l’éclosion au bar Kirouac, la Santé publique de la Capitale-Nationale en a plein les bras. Elle peine à satisfaire à la demande du ministère de la Santé et des Services sociaux de fournir le nombre de nouveaux cas quotidiens pour 16 h.

La multiplication des cas n’aide en rien. Les délais pour la transmission des résultats de tests de dépistage s’allongent. Le 7 octobre, le Dr Horacio Arruda demande au directeur de santé publique de la Capitale-Nationale, le Dr André Dontigny, de faire un suivi auprès d’une famille qui lui a envoyé un courriel. Les deux parents et les trois enfants sont sans nouvelles de la Santé publique et de leur CIUSSS régional depuis 11 jours.

L’intervention de monsieur Legault, en invitant hier soir tout le monde inquiet qui avait pu passer par le Costco [à subir un test de dépistage], vient de créer une onde de panique

 

« Malgré les multiples messagescourriels et vocaux que nous avons laissés au CIUSSS, nous sommes toujours dans l’attente, écrit le citoyen au Dr Horacio Arruda. Nous avons appris nous‐mêmes hier (10 jours après le prélèvement) que nous sommes positifs, et ce, en prenant la chance de contacter un CIUSSS de la région de Montréal situé à 250 km de notre ville. » Les membres de la famille sont asymptomatiques et craignent d’avoir contaminé leur entourage.

Le directeur du cabinet du premier ministre, Martin Koskinen, écrit aussi au Dr Horacio Arruda le 19 octobre. Il souhaite savoir pourquoi le nombre de tests positifs est « très élevé » dans la Capitale-Nationale. « Est-ce des travailleurs de la santé ? Est-ce un backlog [arriéré de résultats de tests de dépistage] ? » demande-t-il.

Deux jours plus tard, le Dr Horacio Arruda sollicite l’aide d’autres régions pour venir en aide aux équipes de la Capitale-Nationale. « Il s’avère urgent de libérer des enquêteurs expérimentés de vos régions respectives afin de soutenir la région de Québec dans le rattrapage des enquêtes à réaliser », écrit-il.

Fermeture des restaurants

La fermeture des restaurants et des musées fait l’objet de discussions peu de temps avant le passage en zone rouge, le 1er octobre, de la Capitale-Nationale, de Chaudière-Appalaches et de Montréal.

« Une ouverture des restaurants respectant ces bulles restreintes pourrait aussi être considérée au même titre que la poursuite des activités culturelles en respect des consignes », estime le Dr André Dontigny, dans un courriel envoyé le 27 septembre au Dr Horacio Arruda. La directrice régionale de santé publique de Montréal, la Dre Mylène Drouin, est en copie conforme.

Le Dr André Dontigny croit qu’il faut mettre la population « dans le coup ». « Si on est trop restrictif et contraignant, on risque des effets non souhaités », ajoute-t-il. Il juge que les « efforts de communication et de mobilisation pour rejoindre certains groupes ou milieux », comme les jeunes adultes, les aînés et les employeurs, « ont probablement été insuffisants vu nos efforts bien évidemment orientés sur la protection ».

Le Grand défi Pierre Lavoie

Le passage en zone rouge entraîne d’autres questionnements au sein de la Santé publique et de la Ville de Québec. Doit-on permettre ou non la tenue de la Grande marche du Grand défi Pierre Lavoie ? Une agente de planification du CIUSSS de la Capitale-Nationale soulève la question dans un courriel qu’elle a envoyé au Dr André Dontigny.

Elle y rapporte qu’un « représentant du bureau des grands événements de la Ville de Québec et un représentant du Service de police de la Ville de Québec » éprouvent un « inconfort face au potentiel maintien de la Grande marche du Défi Pierre Lavoie prévue le 17 octobre à [Québec] à laquelle participerait M. Arruda, M. Pierre Lavoie et 23 autres dignitaires ». Le ministère des Transports du Québec, la Sûreté du Québec et la Direction régionale de santé publique de Montréal « partagent le malaise », ajoute-t-elle. « Le potentiel de dérapage médiatique est immense », écrit-elle.

Le Dr André Dontigny recommande d’annuler la Grande marche. Il fait part de son avis au Dr Horacio Arruda, qui répond, dans un courriel adressé au Dr Richard Massé, conseiller médical stratégique : « on va devoir s’en parler… j’hésite ». Le Dr André Dontigny, en copie confirme, rétorque qu’il y a là un « gros enjeu potentiel de cohérence ».

La marche dans sa forme habituelle a finalement été annulée.

Avec Dave Noël

Des demandes d’accès refusées

Douze directions régionales de santé publique ont envoyé les échanges de courriels demandés par Le Devoir. Certaines les ont caviardés davantage que d’autres. Les régions de Lanaudière et des Laurentides ont toutefois refusé la requête du Devoir, renvoyant le journal au ministère de la Santé et des Services sociaux.


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