2020 dans les coulisses du Devoir | une période estivale tout sauf calme

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La reporter Améli Pineda

Au cœur des Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie, dans Charlevoix, le réseau cellulaire est absent. Ne recevant aucun appel, aucun message texte, aucune notification mobile, je suis coupée de tout. Pourtant, en cette première semaine du mois de juillet, des milliers de cris du cœur fusent sur les réseaux sociaux à travers des témoignages à visage découvert ou anonymes. Les dénonciations se multiplient, visant d’abord des personnalités du Web. Tout un défi pour les journalistes qui se retrouvent confrontés à l’instantanéité exigée par l’ampleur du mouvement.

L’été reposant dont je rêvais tant sera finalement l’un des plus marquants de ma carrière, moins de trois ans après #MoiAussi.

Sur la route 138, alors qu’on approche de La Malbaie en ce 4 juillet, les notifications et messages textes ne cessent de faire résonner mon cellulaire après quelques jours de quiétude.

En octobre 2017, notre enquête sur Gilbert Rozon, qui a été dénoncé par neuf femmes pour des inconduites sexuelles, a eu d’importants échos. Nous avons reçu de nombreux témoignages de présumées victimes au cours des trois dernières années, mais souvent, les informations obtenues n’étaient pas suffisantes pour rédiger un article.

Parmi les personnes dénoncées, l’humoriste et comédien Julien Lacroix. À l’été 2020, les témoignages qui nous sont acheminés nous permettent d’entamer une enquête. En une semaine, Le Devoir recueille le témoignage de plus d’une dizaine de femmes qui racontent avoir été victimes d’agressions ou d’inconduites sexuelles de la part du comédien et humoriste. Au total, ce sont les témoignages de neuf personnes, dont celui de Geneviève Morin, ex-conjointe de Julien Lacroix, ainsi que celui de l’humoriste Rosalie Vaillancourt, que Le Devoir a réussi à vérifier et à corroborer.

Durant 20 jours, nous entreprenons une démarche pour mener cette enquête à terme. Comme dans tous les domaines, la pandémie de COVID-19 complique les rencontres. Le Québec étant sur pause, l’une des entrevues sera d’ailleurs menée dans l’auto d’une des victimes présumées lors d’un mercredi caniculaire. Cette dernière se retrouve sur le siège conducteur, la journaliste assise à l’arrière, toutes deux munies de leur masque. L’important était d’établir un lien de confiance. La femme de 25 ans revient sur des événements qui seraient survenus il y a 10 ans, alors qu’elle fréquentait la même école que l’humoriste. C’est en 2015, dans un cours d’université où la notion de culture du viol a été abordée, que les douloureux souvenirs de son agression présumée lui sont revenus.

Julien Lacroix a par exemple participé en 2018 à On parle de sexe, une websérie diffusée sur le site de Télé-Québec en partenariat avec la ligne d’intervention Tel-jeunes. Dans ces capsules destinées aux jeunes de 13 à 15 ans, des sujets liés aux relations sexuelles à l’adolescence sont abordés de façon humoristique. Les dénonciatrices ont témoigné en insistant sur l’importance d’éviter que d’autres soient victimes du comportement inapproprié de l’humoriste. Les faits privés présentent ici un intérêt public, ils ne sont pas qu’une simple curiosité publique. C’est pour ces raisons que notre enquête a pu aller de l’avant.

L’empathie n’écarte jamais la rigueur. Nous devons expliquer notre démarche de A à Z : ce n’est pas notre jugement personnel qui permet de valider un témoignage, mais bien notre capacité à le corroborer et à nous en tenir aux faits. Notre rôle n’est pas de condamner des gens sur la place publique, mais bien de révéler des situations qui sont d’intérêt public. La même écoute offerte aux dénonciatrices est offerte à la personne visée par des allégations. Julien Lacroix a été sollicité pour livrer sa version des faits plusieurs jours avant la publication de l’article afin qu’il dispose d’un délai raisonnable pour nous rencontrer. Julien Lacroix n’a pas accepté nos demandes répétées d’entrevue. Il a réagi sur sa page Facebook le matin de la publication de l’enquête du Devoir.

L’empathie n’écarte jamais la rigueur. Nous devons expliquer notre démarche de A à Z : ce n’est pas notre jugement personnel qui permet de valider un témoignage, mais bien notre capacité à le corroborer et à nous en tenir aux faits.

Parfois, on compare notre démarche à celle d’un enquêteur. Il est vrai que plusieurs étapes sont similaires. Avant de publier, chaque témoignage reçu doit être « testé » afin de s’assurer de sa crédibilité. La transparence guide toujours cette démarche. Les victimes alléguées sont avisées qu’on devra parfois poser des questions plates, aborder des souvenirs difficiles, et surtout que leur version sera confrontée à celle de la personne visée par la dénonciation. Jamais nous ne pouvons garantir qu’une dénonciation n’entraînera pas de représailles, c’est d’ailleurs un des motifs qui peut nous permettre d’accorder l’anonymat à un intervenant. Or, il est important de préciser que l’anonymat mentionné dans un article ne veut pas dire qu’on ignore l’identité de la personne. Au contraire, comme reporters, nous nous assurons de l’identité de la personne ainsi que de sa crédibilité.

Dans notre enquête, nous avons choisi d’écarter certains récits, parfois parce qu’ils ne sont pas assez précis, ou encore parce qu’il nous a été impossible de les contre-vérifier. Évidemment, cela donne lieu à des déceptions. Deux personnes ayant vécu une situation similaire peuvent avoir des réactions diamétralement opposées.

Parallèlement à nos démarches, sur les réseaux sociaux, la pression monte à l’égard des journalistes. Des dizaines d’artistes font des mea culpa avant même que les dénonciations circulent. Certains reprochent aux médias de ne pas couvrir certaines dénonciations largement partagées sur les réseaux sociaux. Or, ce que peu de gens savent, c’est que plusieurs journalistes tentent de valider le maximum d’informations.

La pression, les attentes et l’instantanéité des réseaux sociaux constituent un véritable défi. Mes nuits du mois de juillet 2020 auront été courtes. Et les sentiments qui m’ont habitée, contrastés. Le temps semblait à la fois filer à la vitesse de l’éclair, ou au contraire se figer. Une enquête sur des allégations d’agressions et d’inconduites sexuelles nous plonge dans une bulle. Notre démarche doit être rigoureuse, équilibrée et respectueuse du droit. Chaque mot est d’ailleurs relu attentivement par la direction et les conseillers juridiques du Devoir.

Puis, la question qui revient : l’écoute d’autant de témoignages nous affecte-t-elle ? Je dirais qu’elle force à l’introspection. Le mouvement #MoiAussi en 2017 a mené à une prise de conscience et a mis sous les projecteurs le parcours de combattantes de plusieurs victimes de violences sexuelles. La récente vague a quant à elle rappelé que, si une femme sur trois est victime d’une agression sexuelle, c’est parce que leur agresseur n’est pas le monstre que l’on pourrait imaginer et se trouve souvent dans leur entourage.

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