2020 dans les coulisses du Devoir | le poids des images

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Avec ma collègue Jessica Nadeau, je suis allée rencontrer les soeurs du Carrefour Providence, aux prises avec une éclosion de COVID-19. Il nous a fallu revêtir blouse, visière et masque avant de pénétrer dans la section chaude où le personnel soignant s’affairait à rendre visite et prodiguer des soins aux religieuses ayant reçu un diagnostic positif. Ailleurs dans la communauté de religieuses, la vie quotidienne continuait tant bien que mal.

D’aussi loin que je peux me rappeler, c’est le 4 février 2020 que la possible présence à Montréal de la COVID-19 m’a effleurée lors d’un reportage avec ma collègue Lisa-Marie Gervais. Devant la menace du coronavirus, la communauté chinoise du Québec s’est mobilisée pour aller chercher à l’aéroport Trudeau des passagers débarqués directement de Pékin, alors que sévissait déjà là-bas la pandémie. Masque, gel antiseptique, gants nous ont alors été distribués pour ce reportage.

Par la suite, il aura fallu au moins cinq semaines avant que le gouvernement Legault décrète pour la première fois l’état d’urgence sanitaire.

À l’ère du coronavirus, c’est malheureusement tout notre rapport avec les autres qui est altéré, aseptisé, désincarné. Comme photojournaliste qui rapporte la vie au quotidien, en ces temps exceptionnels, j’ai nécessairement dû observer les mesures de distanciation physique. De ce fait, ma pratique quotidienne s’est aussi progressivement transformée.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les animaux de compagnie ont eu la cote pendant cette pandémie pour aider à briser l’isolement. Dans les jours qui ont suivi l’annonce des mesures liées à l’état d’urgence sanitaire, alors que les gens étaient terrés chez eux, les itinérants, eux, étaient bien présents dans les rues du centreville de Montréal. Lucie fait un câlin à son animal de compagnie, son rat Wow, un matin frisquet de printemps sur la rue Sainte-Catherine Est.

Garder ses distances, se tenir à un mètre, puis à deux mètres, ne pas porter le masque, puis porter le masque, éviter de photographier ses sujets à l’intérieur, plutôt à travers la porte-patio et la fenêtre. Le printemps 2020 a été plutôt clément, ce qui a facilité les échanges par la porte entrouverte. Souvent, au préalable, j’échangeais avec le sujet à photographier par téléphone pour trouver notre stratégie. Même appuyer sur la sonnette et utiliser la poignée de porte devenaient des gestes tout sauf banals. Le gel hydroalcoolique, lui, n’était jamais très loin.

Circuler en voiture ou à pied dans des rues complètement désertes ; être témoin de scènes inédites et carrément surréelles ; utiliser de longues focales pour maintenir la distanciation, ou de grands angles, loin de mon sujet ; communiquer du trottoir par texto ou téléphone cellulaire avec mes sujets que je vois au troisième étage, par exemple, furent des cas bien réels.

De plus, pour les photos de groupe, il faut que les sujets soient éloignés les uns des autres pour maintenir la distanciation physique, à moins bien sûr qu’ils fassent partie d’une bulle. Ce sont autant de situations où j’ai dû repenser ma créativité.

Au fur et à mesure, nos libertés ont été brimées, les distances se sont installées. Il était difficile d’aller éditer des photos dans la salle de nouvelles, qui avait une capacité réduite, ou d’aller travailler dans des cafés ou des restos puisqu’ils n’étaient accessibles que pour des commandes à emporter. Ma voiture est devenue littéralement mon bureau la majeure partie du temps, avec à son bord un masque N-95, une quantité industrielle de masques chirurgicaux, un vaporisateur antibactérien et antiviral, des gants, du gel hydroalcoolique, du liquide désinfectant, des essuie-tout, des vêtements de rechange, une trousse de premiers soins, des lunettes de protection, une toilette portative, de l’eau, des chaussures, des collations, etc.

Cela dit, on ne choisit pas de faire le métier de photojournaliste si on n’aime pas faire du terrain. C’est le moteur même de notre travail. Aller à la rencontre des gens, vers des horizons inconnus, des lieux inédits et parfois d’heureux hasards. C’est sûr que ce rythme effréné est exigeant, mais il faut absolument documenter ce qui se passe autour de nous.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir C’était au tout début de la crise sanitaire, en mars dernier. En une heure, au moins trois cas de COVID-19 en autant d’ambulances. Ce soir-là, j’ai compris la gravité de cette crise sans précédent.

Et ça, même si la peur de contracter ce virus est bien présente. Même munis de masques, de gants, de gel antiseptique, on se sent traqués. À la fin de chaque journée, il faut redoubler d’attention et ne pas baisser la garde. Je désinfecte méticuleusement l’intérieur de ma voiture, les caméras, les lentilles, le sac photo, les souliers. Masques et vêtements au lavage, puis douche. Avant même de profiter de ce qui reste de la journée.

Même dans l’adversité, notre capacité d’adaptation est un véritable atout pour exercer cette passionnante profession.

Observer de l’intérieur les effets du coronavirus et pouvoir documenter les effets de cette pandémie mondiale est nécessaire. Collecter des preuves écrites et visuelles est impératif pour prendre le pouls de notre société québécoise dans cette crise sans précédent. Ce qui permettra de mieux comprendre les enjeux névralgiques et de trouver des pistes de solution pour une meilleure gestion de cette crise sanitaire.

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