Survivre à la COVID-19 une poignée de main à la fois

Photo: Fabien Deglise Le Devoir Le reporter Fabien Deglise et le photojournaliste Valérian Mazataud à Minneapolis, en juin dernier. À plusieurs moments de sa couverture des États-Unis, en 2020, Fabien Deglise dit avoir fait tourner les têtes en raison du masque qu’il portait.

Un politicien, dont l’histoire a oublié le nom, a déjà dit que le pire moment d’une campagne électorale était ce moment où, en entrant dans un lieu public, il voyait quelqu’un sortir des toilettes et s’approcher pour lui serrer la main.

Impossible en 2020, en couvrant la campagne électorale américaine, de ne pas avoir une pensée amicale et compréhensive avec ce politicien. Presque chaque jour d’ailleurs. Et particulièrement dans les régions républicaines où la poignée de main, malgré les messages de la santé publique et l’existence d’une pandémie, n’a jamais vraiment été en voie de disparition.

À New River, au nord de Phoenix en Arizona, c’est avec une poignée de main que Lance Dempsy, un ancien marine devenu marchand de produits électoraux à la gloire de Donald Trump, nous a reçus dans son petit commerce de bord de route. Une seule personne portait le masque à ce moment-là. Ce n’était pas lui.

À Goodyear, dans le même État, il a été impossible d’esquiver la poignée de main de Michelle King, à la porte de l’aéroport régional où le président américain était attendu pour un de ses événements de masse dont il s’est fait le champion dans les derniers mois de la campagne.

Il a fallu aussi accueillir les mains de Joe, personnifiant Elvis, marchant drapeau dans les airs, avec sa blonde Angela à son bras, vers le rassemblement, puis celle de Jim Seeli, venu de l’Utah voisin pour entendre parler son candidat.

Pandémie ou pas, une main tendue, toujours authentique, parfois généreuse, jamais malicieuse, ne peut pas se refuser quand il s’agit d’établir un climat propice à la communication. Mais en 2020, elle se devait aussi d’être toujours accompagnée par le rituel du désinfectant, effectué en retrait et discrètement, une fois la rencontre terminée. Pour ne froisser personne.

Entrer dans les basses terres du trumpisme, depuis juin dernier, aura été paradoxalement un peu une manière de revenir dans le monde du passé. Celui où aucun coronavirus ne semblait avoir fait son apparition pour bouleverser les habitudes de vie.

À Asheville, petite ville rurale de la Caroline du Nord, un rassemblement s’est formé sans la présence de masque en août dernier alors que Marine One, l’hélicoptère présidentiel, s’approchait dans les airs afin de déposer Donald Trump pour une tournée dans la région. Le jour même, le Congrès national républicain s’ouvrait à Charlotte. « Vous portez le masque au Canada ? » a demandé une femme, après une autre poignée de main et avec un sourire en coin illustrant son scepticisme sur la dangerosité de la pandémie. Autour d’elle, c’est le parapluie qui était l’accessoire le plus répandu cette journée-là, plus que le masque, dans le groupe d’une cinquantaine de personnes qui s’étaient collées sur un coin de routes, pour attendre le passage du président. « Ici, ce sont les démocrates qui se montrent avec un masque », a-t-elle ajouté.

Divisés jusque dans les règles sanitaires. Voilà à quoi ressemblaient les États-Unis durant la campagne électorale. Donald Trump — c’était en Arizona — s’est d’ailleurs étonné de voir une sénatrice républicaine porter le masque lors d’un de ses rassemblements. « Je ne t’ai pas reconnue, a-t-il dit en s’adressant à elle devant ses partisans. Tu es devenue politiquement correcte ? » Le commentaire, comme bien d’autres formulés par le président américain depuis mars dernier, visait bien sûr à nier l’existence de la crise sanitaire réduite à l’état simpliste d’une croyance.

Dans le « Trump Store » de la ville, ouvert pour vendre des bébelles électorales républicaines, il fallait visiblement être journaliste d’un autre pays pour [porter un masque] et forcément attirer tous les regards. Un peu plus d’ailleurs que pouvaient le faire à ce moment-là les victimes de la COVID-19, dont le nombre s’approchait pourtant de la barre symbolique de 200 000 personnes.

Deux mondes. À Nashville, devant l’université où allait se tenir le dernier débat présidentiel de la campagne en octobre dernier, un manifestant démocrate, dénonçant le bilan catastrophique de la pandémie dans son pays, exigeait des personnes s’approchant de lui qu’elles portent le masque, même si une distance de plus de deux mètres, à l’extérieur, était respectée. À Pigeon Forge, plus loin vers l’est, dans le « Trump Store » de la ville, ouvert pour vendre des bébelles électorales républicaines, il fallait visiblement être journaliste d’un autre pays pour en porter un, et forcément attirer tous les regards. Un peu plus d’ailleurs que pouvaient le faire à ce moment-là les victimes de la COVID-19, dont le nombre s’approchait pourtant de la barre symbolique de 200 000 personnes, visiblement dans l’indifférence générale dans ce coin du Tennessee.

Juste à côté, dans le village de Gatlinburg, au cœur des Great Smoky Mountains que chantait Dolly Parton, la fille du coin, les restaurants, leurs terrasses tout comme et les commerces pour touristes étaient bondés, un mardi soir. Les rues aussi avec des masques sur les visages se comptant sur les doigts d’une main… prête à être serrée. On se serait cru un dimanche d’été sur la rue principale de Saint-Sauveur, à l’époque où ce genre de concentration d’humains ne faisait pas encore les manchettes.

Ceci explique sans doute cela. Début décembre, le bilan des victimes de la COVID-19 est passé à plus de 280 000, confirmant le triste statut des États-Unis comme pays dans le monde où la maladie a fait le plus de morts.

Faire campagne contre la science a également eu un prix. Les rassemblements de Donald Trump ont été responsables de la contamination de 30 000 personnes à la COVID-19 et ont causé 700 décès, selon une étude de la Stanford University publiée début novembre. Une mathématique dont il a été possible de prendre la pleine mesure, une poignée de main à la fois.

L’envoi de notre journaliste aux États-Unis a été rendu possible grâce au soutien financier du fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

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