Toujours sans police locale, des nations s’impatientent

Le chef de la communauté innue d’Ekuanitshit, Jean-Charles Piétacho, en avait assez d’attendre après Québec et Ottawa. Le conseil de bande a décidé d’aller de l’avant et d’assurer le financement de son propre corps de police.
Francis Vachon Le Devoir Le chef de la communauté innue d’Ekuanitshit, Jean-Charles Piétacho, en avait assez d’attendre après Québec et Ottawa. Le conseil de bande a décidé d’aller de l’avant et d’assurer le financement de son propre corps de police.

Québec vient d’annoncer près de 19 millions de dollars pour améliorer la formation des policiers autochtones. Mais plutôt que de susciter l’espoir, cette annonce alimente le cynisme dans certaines communautés, qui estiment que cela ne répond pas aux besoins de leur population, notamment dans les 11 communautés, sur 55, qui n’ont toujours pas leur propre corps de police local.

C’était la nuit à Mingan. Vers 3 h, un groupe de jeunes défonce le magasin communautaire et y fait du grabuge. « C’est moi et deux grands-mamans qui avons dû arrêter les jeunes », se rappelle Jean-Charles Pietacho, le chef de la communauté innue. « On a réussi à calmer les jeunes, même s’ils étaient dans les vapeurs, mais à un moment donné, ça devient dangereux d’assurer notre propre sécurité. Je remercie le Créateur qu’il n’y ait pas eu d’incidents avec les grands-mamans. »

La Sûreté du Québec avait bien été appelée, mais le poste de police est à Havre-Saint-Pierre, soit à 37 kilomètres de Mingan. « Quand les policiers sont arrivés, le calme était revenu, raconte le chef Pietacho. Ils ont fait l’intervention, mais c’était requis bien avant. »

Le chef estime que le service offert par la Sûreté du Québec n’est pas satisfaisant. « La solution, c’est de se doter de notre propre corps de police local », affirme celui qui en a assez d’attendre, après « les discussions qui n’en finissent plus » avec Québec et Ottawa.

« En ayant notre propre corps de police, on est à cinq minutes d’une intervention. Et c’est ce que les gens nous demandent : ils veulent un service de proximité, ils veulent que la police fasse partie prenante des interventions de sensibilisation et de prévention. On veut les voir, pas juste une heure ou une demi-heure [pour une intervention]. »

C’est, selon lui, un besoin tellement urgent que le conseil de bande a décidé d’aller de l’avant et d’assurer le financement de son propre corps de police, sans même attendre l’aval de Québec ou du fédéral. « En tant que leaders de notre communauté, nous devons agir immédiatement, avant que des événements tragiques n’arrivent. »

Winneway

À Winneway, une communauté anichinabée du Témiscamingue, le chef, Steeve Mathias, est lui aussi sceptique par rapport à l’annonce de Québec. « C’est sûr que ça ne répond pas aux besoins de ma communauté. Je ne vois rien là-dedans pour des communautés comme la mienne qui veulent rétablir leur propre corps de police », affirme-t-il en entrevue au Devoir.

Dans sa communauté, ce sont les infirmières qui font office de premiers répondants depuis la dissolution du corps de police local en 2006. Elles ne sont « pas du tout formées pour se retrouver dans ces situations de violence ou à risque », écrit Sharon Hunter, directrice des relations intergouvernementales de la communauté, dans un document sur les enjeux de sécurité publique daté de juillet 2020 dont Le Devoir a obtenu copie. « Les infirmières répondent dans tous les cas de violence conjugale, de blessures graves et lors d’appels d’urgence de personnes en détresse […] Elles ont souvent un sentiment d’insécurité face aux situations qu’elles peuvent être appelées à gérer […] et craignent pour leur propre sécurité. »

On a toujours eu des problèmes dans nos relations avec la [Sûreté du Québec], bien qu’on ait fait beaucoup de progrès dans les dernières années. Mais il reste que plusieurs enjeux dans notre communauté sont hautement politisés et que la SQ est prise entre l’arbre et l’écorce.

 

Selon Mme Hunter, « le service de police actuel, assuré par la SQ, est totalement inefficace et contraire au principe de service essentiel » puisque l’aide prend « souvent plusieurs heures à arriver ».

Ainsi, note-t-elle, les gens de Winneway ne daignent même plus signaler un incident à la SQ, car trop « découragés » par la présente situation.

Kanesatake

La communauté mohawk de Kanesatake a elle aussi eu son propre service de police, mais des événements de violence survenus en janvier 2004 ont sonné le glas de ses Peacekeepers. Depuis, c’est la Sûreté du Québec qui intervient à Kanesatake.

« On a toujours eu des problèmes dans nos relations avec la SQ, bien qu’on ait fait beaucoup de progrès dans les dernières années. Mais il reste que plusieurs enjeux dans notre communauté sont hautement politisés et que la SQ est prise entre l’arbre et l’écorce », explique le grand chef de Kanesatake, Serge Otsi Simon.

Il est, selon lui, « risqué » de garder le service de police de la SQ sur le territoire de Kanesatake. « Imaginez un policier qui aurait le malheur de dégainer pour se protéger et qui tue ou blesse un Mohawk. Dans toutes les communautés autochtones à travers le Canada, personne ne voudrait voir si c’est justifié, la perception serait très mauvaise et ça déclencherait quelque chose à travers le Canada. C’est ça, le risque. »

Le chef réclame le retour d’un corps de police local depuis son élection en 2011, mais les négociations avec Québec et le fédéral avancent lentement. « Ils sont réticents à s’engager à nous donner un service policier [en raison des événements de 2004] », affirme-t-il. Pourtant, les besoins sont là, ajoute-t-il.

Wemotaci

La communauté attikamek de Wemotaci, en Mauricie, a son propre corps de police, mais ici non plus l’annonce de Québec ne répond pas entièrement aux besoins de la communauté. « Ça répond certainement à des besoins importants en matière de formation, ce que les corps de police autochtones revendiquent depuis plusieurs années, mais ça ne répond pas aux besoins directs en effectifs, en infrastructures et en équipement », affirme la conseillère Alys Quoquochi, qui se réjouit tout de même de voir que Québec est à l’écoute.

Des coûts qui explosent

Selon toutes les communautés contactées, il en coûte plus cher à Québec de financer la Sûreté du Québec pour assurer la sécurité publique que de leur octroyer des sommes pour qu’elles se dotent de leur propre corps de police local.

Ainsi, à Mingan, les coûts auraient explosé depuis la dissolution du corps de police régional, qui assurait jusqu’en 2008 la sécurité dans cinq communautés de la Côte-Nord. Selon les chiffres avancés par Maurice Tassé, spécialiste de la police autochtone et conseiller en matière de sécurité publique pour la communauté de Mingan, il en coûtait, en 2007-2008, un peu plus de 305 000 $ pour faire fonctionner le corps de police à Mingan, contre 1,3 million pour la SQ en 2014-2015.

À Winneway, la communauté demandait une augmentation du financement de 100 000 $ pour un total de 516 000 $ par année, explique le chef Mathias. Les négociations avec Québec et Ottawa ont achoppé sur cette question et le corps de police a été démantelé en 2016. Depuis, Québec doit assumer seul les coûts de 1,8 million pour les services de la SQ, peut-on lire dans le document produit par la communauté.

Le Devoir n’a pas été en mesure de confirmer ces montants. En effet, la Sûreté du Québec ne donne pas les chiffres ventilés par communauté, indiquant uniquement que les dépenses de la Sûreté du Québec en milieu autochtone s’élèvent à 16,3 millions de dollars pour l’année financière 2018-2019.

Questionnée sur les critiques à l’égard des services fournis dans les communautés autochtones, la SQ reconnaît qu’il y a « toujours place à amélioration », mais affirme avoir mis en place « de nombreuses initiatives » pour répondre aux besoins des communautés autochtones.

« Nous avons mis en place le bureau des affaires autochtones à la SQ, un poste de police communautaire mixte à Val-d’Or et créé un poste d’agent de liaison autochtone en milieu urbain », explique Hugo Fournier, du service des communications. Un plan d’action pour une police de proximité a également été mis sur pied.

Quant aux délais d’intervention, M. Fournier répond que « les policiers interviennent dans les plus brefs délais et sont régis par un code de priorisation des appels, au même titre que les autres municipalités du Québec ».

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