2020 dans les coulisses du Devoir | nostalgie de Saint-Louis

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir L’école publique que Stéphane Baillargeon a fréquentée enfant lorsqu’il vivait avec ses parents au Sénégal. L’édifice est aujourd’hui abandonné. Sa cour sert d’entrepôt au matériel pour le chantier de rénovation de la cathédrale, tout près.

Je n’ai pu faire autrement qu’être nostalgique en retournant récemment à Saint-Louis du Sénégal, une des villes exotiques de mon enfance africaine étendue sur une décennie. Nostalgique dans les deux sens du terme.

La nostalgie au sens premier, au sens ancien, c’est le retour d’une souffrance, le souvenir d’une ancienne blessure. Mais la nostalgie, c’est aussi le regret plus ou moins obsédant d’un monde perdu, d’un milieu de vie auquel on a cessé d’appartenir.

La gentille et réceptive photographe Annik, qui complétait le duo en devoir du Devoir, a fait les frais du déversement de mon trop-plein de souvenirs pendant une courte semaine, alors que la pandémie mondiale commençait. En plus, j’avais annoncé aux patrons avant de partir la possibilité de pratiquer un peu d’egojournalisme à partir de cette matière personnelle. La mode est aux confidences et au je partout, alors pourquoi ne pas jouer à mon tour l’envoyé spécial sur mon propre nombril ?

Dans mes souvenirs, l’ancienne capitale coloniale française restait fidèle aux images de cartes postales montrant une cité pastel délicatement posée entre le fleuve et l’océan. La beauté exceptionnelle de ce site unique au monde doublée d’une existence de pacha insouciant en douce sérénité suffisait, à l’époque, il y a presque un demi-siècle, à masquer la misère ambiante comme la cruauté de l’exploitation néocoloniale. Enfant, on voit et on ressent, mais on comprend bien mal ces choses-là.

C’était mon second retour dans cet univers fabuleux en détresse, en désordre, en perdition, encore et toujours peuplé de gens beaux, fiers, accueillants, souriants, formidablement résilients

 

Mon paternel, enseignant, a intégré la première fournée de « coopérants laïques » (c’est ainsi qu’on disait) qui ont graduellement pris le relais des évangélisateurs. Mon père blanc a remplacé les Pères blancs.

Sa première affectation nous a menés au Cameroun. Les pays africains venaient d’obtenir leur indépendance. Aux sièges des Nations unies, l’ordre alphabétique avait placé le nouvel ambassadeur camerounais à côté du Canadien, à qui il a demandé de la « coopération » et des « experts » pour remplacer les Français expulsés ou ayant déguerpi.

Le séjour camerounais a été le plus anormal à l’échelle québécoise ou occidentale, encore plus que les années sénégalaises. Ma famille s’est installée dans la capitale, Douala, puis près de Nkongsamba, dans une vallée encaissée au milieu de la jungle.

C’était un autre monde. Les araignées géantes, les serpents venimeux et d’innombrables insectes caparaçonnés pénétraient jusque dans nos chambres. Ma mère chassait les plus grosses bestioles à poils à coups de balai. Une ou deux fois l’an, une large et invincible colonne de fourmis rouges traversait la route devant la maison pendant des jours. Il fallait sauter par-dessus avec un grand élan ou rouler dessus en voiture.

La faune des expatriés recelait de personnages intrigants, inquiétants. Un voisin allemand, perclus de bonnes manières (il pratiquait le baise-main), a disparu soudainement. Le secrétaire de l’ambassade de la RFA a expliqué à mes parents inquiets que c’était un ancien nazi recherché comme criminel de guerre. Il avait fui subito presto en apprenant son arrestation imminente.

Un autre voisin, M. Onassis, dirigeait une bananeraie. C’était le frère du richissime armateur grec qui a épousé Jackie, veuve de l’ancien président Kennedy.

Un autre encore, M. Lorca, Espagnol en exil depuis la guerre civile, gardait dans sa cour un gorille enchaîné. Des fumeurs refilaient des cigarettes au malheureux, qui les adorait. Il y avait une ligne blanche au sol qu’il ne fallait pas dépasser quand on s’approchait de la bête. Un jour, le grand singe a cassé et en partie arraché le bras d’un enfant imprudent. M. Lorca s’est ensuite débarrassé de son gorille.

Notre cuisinier souffrait d’éléphantiasis. Il traînait des membres assez énormes mais fonctionnels. La bonne portait mon jeune frère Philippe sur son dos et le traînait partout, au marché, jusque chez elle. Il passait son temps avec de jeunes Camerounais, Georges et Bibi, parlait avec un brin du joli accent du pays. Et quand il se fâchait contre moi, il me traitait à son tour de « sale petit Blanc ».

Les rixes fratricides et interethniques se poursuivaient dans le pays. La voiture familiale a été mitraillée sur une route de brousse. Le pare-brise a éclaté, mais le moteur a tenu pour permettre la fuite.

La mort, la maladie, les dangers rôdaient partout. Philippe a chopé un virus qui lui a bouffé les ventricules jusqu’à forcer des transplantations et qui l’affecte encore des décennies plus tard. J’ai contracté la malaria. Une de mes jeunes amies a été mordue par un chien qui lui a donné la rage. J’ai vu des lépreux quelques fois et d’innombrables estropiés faisant la manche.

 
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir À gauche, notre journaliste photographié à Saint-Louis, pendant une tempête de sable.

L’école publique

Je suis allé dans une école de bonnes sœurs françaises pendant quelques semaines. Elles me faisaient constamment saigner du nez en tirant dessus en punition pour le moindre écart. Elles faisaient surtout preuve d’un dogmatisme effarant qui forçait constamment leurs ouailles à la prière, au catéchisme. Même pour des Québécois évadés d’une sorte de Tibet catholique, c’en était beaucoup trop.

J’ai été retiré de l’école avec, en lieu et place, des leçons à la maison que me donnait un Marseillais en rentrant de son lycée. J’avais emprunté un peu de son accent.

Les Français n’avaient donc pas tous quitté leur colonie. Où ils étaient vite revenus en grand nombre pour le colonialisme 2.0. Ils ont finalement réclamé une école pour sortir à leur tour leurs progénitures du giron des religieuses. La République a dépêché un jeune objecteur de conscience resté deux ans en devoir civil pour remplacer son service militaire.

Son école installée à la va-vite dans un entrepôt de café combinait toutes les classes du primaire une année par rangée. Pour assurer la discipline et par conviction pédagogique, l’instituteur exilé giflait et humiliait publiquement sa trentaine d’élèves de 6 à 12 ans.

Ma famille a été transférée au Sénégal au début des années 1970. Mon monde de Blanc ultraprivilégié (même nos bonnes avaient des bonnes…) s’étendait sur un territoire restreint de l’île historique, première implantation française en Afrique subsaharienne. Le tour de cette île se fait à pied en moins de deux heures, même par un enfant.

Nous habitions juste au bord du fleuve majestueux dans un duplex rose. Il y avait un cinéma tout près où les Sénégalais francophones traduisaient et expliquaient les dialogues en wolof à haute voix pendant les projections. C’est là que j’ai vu La planète des singes, film qui m’a donné des cauchemars pendants des mois.

Je fréquentais l’école publique du quartier. Nous étions environ 50 par classe. J’étais le seul Occidental et le plus effrontément fortuné. Certains camarades se partageaient un porte-plume qu’on trempait à l’encrier. Tous écrivaient jusque dans la marge des pages pour économiser le papier. La pédagogie se voulait encore et toujours militaire et musclée. Quand l’enseignant jugeait la moyenne du groupe insuffisante, il punissait physiquement tout le monde à la cravache.

Je suis retourné le mois dernier dans cette école maintenant abandonnée. Elle tombe en ruine, comme le cinéma, comme tant d’immeubles de la ville. Sa cour sert d’entrepôt au matériel pour le chantier de rénovation de la cathédrale tout près, cadeau du président français, Emmanuel Macron, lors d’une récente visite officielle. Avec l’Alliance française et les mosquées, il s’agit d’un des rares bâtiments officiels rénovés. Dieu, Allah et la République restent bien logés à Saint-Louis du Sénégal.

La cité défraîchie, détériorée, déglinguée donne l’impression qu’elle va s’effondrer avant d’être engloutie par les eaux qui menacent. La Langue de Barbarie, péninsule ensablée qui a protégé le site pendant des millénaires, semble condamnée. Une brèche de 4 mètres ouverte en 2003 pour faciliter l’écoulement des eaux de pluie allant au fleuve a finalement emporté des kilomètres de la bande protectrice, des villages, des hôtels et un mode de vie. L’érosion côtière accentuée par la montée des eaux fera le reste de l’œuvre destructrice dans les prochaines décennies.

C’était mon second retour dans cet univers fabuleux en détresse, en désordre, en perdition, encore et toujours peuplé de gens beaux, fiers, accueillants, souriants, formidablement résilients. Je suis repassé une première fois au Sénégal en 1993, au moment d’une visite à mes parents alors installés à Conakry, en Guinée. Le délabrement observé il y a plus d’un quart de siècle n’a fait que s’accentuer.

J’avais visité ma dernière classe africaine, qui comptait alors une bonne centaine d’élèves entassés les uns sur les autres. Ce souvenir attristant, maintenant chassé par la vision catastrophique de l’école abandonnée, ne fait que rendre encore plus attristant le sort de Saint-Louis du Sénégal.

Voilà pour le spleen généré par la redécouverte d’un monde enfoui. Voilà aussi pour l’autre part de la nostalgie, faite du retour des douleurs.

Ce sentiment tout chagrin a été accentué par la mort de ma mère quelques jours avant mon départ. Ce voyage de presse est devenu du fait même à la fois conséquent et insignifiant, à la fois surchargé de souvenirs personnels et lourdement affecté par une impression de superfluité professionnelle.

Ma mère souffrait depuis des années de la très terrible maladie d’Alzheimer. Pour elle, il n’y avait plus de nostalgie possible, aucune mémoire, bonne ou mauvaise, aucun regret pour Douala, Nkongsamba ou Saint-Louis, ni remords pour ses douleurs anciennes ou ses peines nouvelles…

L’envoi de notre journaliste a été rendu possible grâce au soutien financier du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

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