Le chemin de la COVID-19, de Pékin à Montréal

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La reporter Isabelle Paré devant son mur tapissé de Post-it colorés pour garder le compte de la pandémie.

L’histoire de ce reportage est une réaction en chaîne. D’une idée en surgit toujours une autre. Tout a débuté avec une information. Dès la fin janvier, un patient ayant reçu des visiteurs de Chine décède dans un hôpital de Montréal, avec tous les signes de la COVID. Mais la preuve écrite d’un diagnostic manque. D’autres médecins sont convaincus d’avoir examiné des patients atteints, qu’ils n’ont jamais pu tester. A-t-on raté les premiers cas ?

Ma quête pour éclaircir le mystère « du patient zéro » tournera à l’obsession. Parlez-en à mes patrons ! Mais en mars, l’épidémie a déjà le vent dans les voiles, à quoi bon s’acharner sur cette question, me disent plusieurs sources. Pis, il n’y a pas « vraiment » de patient zéro, le premier porteur décelé n’est que le pic d’un iceberg dont la base reste à jamais cachée.

Mais je n’en démords pas. Des preuves d’une transmission précoce s’additionnent partout dans le monde. Surgit alors de cette quête irrésolue l’idée d’un récit sur la genèse de la pandémie au Québec, de ces pans restés dans l’ombre, de ces passages oubliés d’un événement qui marquera toute une génération.

Des moments clés ont changé la trajectoire de toute une planète et de milliers de vies qui auraient pu finir autrement

 

Quand les premiers cas sont-ils apparus, et surtout, comment ? Aurait-on pu faire autrement ?

Le 17 novembre 2020, près d’un an après le diagnostic le plus précoce de COVID-19 confirmé en Chine, le sujet s’impose. Depuis 12 mois, un simple virus paralyse la planète et redessine notre façon de vivre en société. Mon objectif devient alors de raconter cette histoire universelle, un récit humain, à travers les yeux de ceux qui ont joué un rôle méconnu dans le dénouement d’une déflagration dont les premiers chapitres se sont joués en Chine.

Mais pour cela, il faudra trier des milliers d’événements pour en extirper l’essentiel, l’inédit. Éplucher des dizaines d’études scientifiques, de rapports sur les premières éclosions et d’articles sur les temps forts de l’épidémie au Québec.

Mur des lamentations

Sur le mur de mon bureau maison, les Post-it colorés marqués de dates clés ont tapissé un mur dont la configuration a changé de jour en jour. Ce sera mon mur des lamentations. Le mur devant lequel se sont confiés des dizaines de médecins, d’infirmières, de préposés aux bénéficiaires, de familles, de malades, de chercheurs, d’entrepreneurs et même… d’agents de bord pour m’éclairer sur les coulisses de cette année hors-norme. Comme sur un dessin fait de points à relier, le visage de l’envers de cette crise a pris chaque jour un peu plus forme sur ce mur, chaque fois qu’un nouveau trait était tiré.

Le portrait achevé, une conclusion s’est imposée. Des moments clés ont changé la trajectoire de toute une planète et de milliers de vies qui auraient pu finir autrement. Éclosions passées sous silence en Chine, quarantaine trop tardive à Wuhan, des aéroports et des écoles fermées trop tard, réserves de matériel dilapidées, employés envoyés au front sans protection : agir vite reste la seule leçon de cette immense tragédie.

Cette plongée dans les entrailles de la pandémie a aussi mis en lumière le rôle majeur joué par des « inconnus au bataillon », qui ont changé le cours des choses en sauvant des vies ou en ravitaillant le Canada en matériel médical.

L’histoire de ce reportage est aussi truffée de riches rencontres humaines, bien que « virtuelles », avec des individus extraordinaires d’ici, de Chine, de Suède, de Russie, de Suisse, d’Italie. C’est aussi l’histoire de pistes qui ont mené à une demi-douzaine d’autres reportages, notamment sur le réel début de la deuxième vague, sur la situation vécue ailleurs dans le monde, et sur une directive de non-réanimation émise aux paramédicaux, restée occultée lors de la première vague.

L’envers d’un reportage, c’est aussi tout ce qu’on n’a pas pu écrire, faute d’espace. Une forme d’abandon, toujours difficile. À tous ces informateurs anonymes, ces familles séparées, ces couples brisés, ces employés courageux qui ne feront jamais les manchettes et qui se sont confiés, je dis merci. Vous étiez là, entre les lignes, et vos histoires ont compté et continuent de tisser la trame quotidienne de cette pandémie.

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