Couvrir le désespoir et la dévastation à Beyrouth

Photo: Renaud Philippe Le Devoir La reporter Magdaline Boutros devant les silos éventrés du port de Beyrouth.

Depuis cinq mois, les journaux ne traitaient que de pandémie. La mort de George Floyd avait brièvement brisé cette couverture du tout-COVID. Mais l’essentiel de l’actualité tournait encore autour du virus. Jusqu’à ce que l’image d’une gigantesque explosion, accompagnée d’un champignon orange aux allures atomiques, déferle sur nos écrans le 4 août. Les images étaient saisissantes, presque apocalyptiques. Plus de 200 vies venaient de voler en éclats tout comme des quartiers entiers de Beyrouth. De la destruction à très grande échelle.

À toute allure, les caméras du monde entier ont convergé vers la capitale libanaise, une nouvelle fois happée par le malheur. Le défi était de taille pour l’équipe du Devoir : couvrir un événement international à près de 8000 km de Montréal en temps de pandémie. Pour entrer au Liban, un test négatif à la COVID était exigé à la frontière. Le photographe Renaud Philippe — qui était alors en camping avec sa famille — et moi accourons en moins de deux dans un centre de dépistage. Au milieu des préparatifs, des prises de contact sur place, des bagages, on attend, très impatiemment, les résultats. Le premier soir passe, puis le second. Pas de bol, il faudra trois jours avant d’obtenir le certificat tant convoité.

Dès notre arrivée à Beyrouth, après un voyage d’une douzaine d’heures morcelé de très peu de sommeil, on met le cap sur le port de Beyrouth, l’épicentre du désastre. En chemin, des amas de vitres jonchent les trottoirs. Les édifices sont éventrés. Des fils électriques pendent partout. Et le désespoir se lit sur les visages de tous les Beyrouthins croisés. « Même si tu n’as rien perdu — ni ta vie, ni ta maison, ni ta voiture —, tu as quand même tout perdu tellement le traumatisme et le désespoir sont grands », nous dit une mère de famille croisée près du port. Ouf.

Arrivés à l’entrée de la zone portuaire, des soldats armés de mitraillettes nous bloquent l’accès. « Personne ne passe », nous disent-ils. On plaide notre cause : « Oui, on comprend, mais on vient du Canada, on est journalistes, ça serait vraiment important pour nous d’y aller. » « OK, allez-y ! » Parfois, c’est aussi simple que ça. Mais pas toujours !

Pendant deux heures, on circule dans la zone sinistrée. Les rues sont désertes. L’odeur de la mort nous prend à la gorge. Seuls des soldats circulent dans le secteur. Certains s’arrêtent et nous questionnent sur notre présence. L’air décidé, on parvient tout de même à poursuivre notre route. Une ambulance sort à toute vitesse du secteur précis de l’explosion [on apprendra plus tard que des secouristes venaient d’y trouver des restes humains] dont l’entrée est bloquée par un autre poste de l’armée. On s’y dirige, on essaye d’atteindre le ground zero, mais les soldats sont intraitables : on n’ira pas plus loin ce soir.

Décalage horaire

Pour tout reportage effectué à l’étranger, la question du décalage horaire est cruciale. Du Liban, le décalage est à notre avantage. C’est-à-dire qu’on peut être sur le terrain toute la journée et même une partie de la soirée, puis s’asseoir pour écrire notre reportage à la fin de la soirée — et même souvent une partie de la nuit — avant de l’envoyer avant l’heure de tombée à Montréal. C’est un rythme épuisant, mais aussi exaltant.

Plusieurs soirs lors de notre séjour à Beyrouth, des manifestations accompagnées d’une importante répression policière secouent la place des Martyrs au centre de la capitale.

Le 10 août en après-midi, lorsque le premier ministre Hassan Diab annonce que le gouvernement démissionne, c’est la folie dans les rues. Les gens chantent, dansent, klaxonnent. Tous se donnent rendez-vous en soirée à la place des Martyrs.

Photo: Magdaline Boutros Le Devoir Le photojournaliste Renaud Philippe s’active en photographiant un groupe de secouristes arrivés au «ground zero» de l’explosion, difficilement accessible pour les journalistes.

Des dizaines de journalistes, de caméramans et de photographes sont postés en retrait et attendent à distance l’arrivée de manifestants qui se sont rassemblés dans une rue adjacente où se trouve l’entrée du parlement. On prend plutôt la décision — pour cette soirée et les subséquentes — de se mêler à la foule pour réellement rendre compte de l’état d’esprit des Beyrouthins, de leur révolte et aussi pour vivre aux côtés d’eux la réponse des autorités. La COVID est bien sûr encore là, mais les gaz lacrymogènes aussi. Il faut donc choisir : on se protège contre la COVID ou les gaz lacrymogènes. Impossible de porter un masque par-dessus l’autre. Le choix s’impose par lui-même : on met notre masque à gaz, sinon c’est impossible de tenir dans la manifestation. Et même là, la plupart du temps, on se trouvera à suffoquer sous notre masque, les yeux en pleurs et la gorge en feu.

Ce soir-là sur la place des Martyrs, le ciel s’illumine sous les feux des bombes lacrymogènes. Le bruit est assourdissant, continu. Bang, bang, bang. L’air est irrespirable. La foule court, on court. Une bombe lacrymogène tombera à l’intérieur d’une tente abritant des blessés. La peur au ventre, je tente de fuir. Mais les accès à la tente sont bloqués par des barrières. Comment m’en sortir ? Un médecin m'aide à garder mon calme pendant que des secouristes réussissent à éteindre l’engin. Ouf, encore une fois.

Un autre soir, au milieu des manifestants qui lançaient vers le parlement des morceaux de béton arrachés des colonnes d’un édifice, le photographe du Devoir sera blessé à la mâchoire. Il réussira néanmoins à produire parmi ses plus beaux clichés ce soir-là.

Une solidarité émouvante

Malgré les petites nuits de sommeil, on part tous les matins dans les rues dévastées de Beyrouth. Et partout, on se fait accueillir à bras ouverts par une générosité émouvante. De la solidarité, il y en avait partout. Chez ces jeunes qui passaient, balais à la main, de maison en maison pour aider leurs concitoyens à ramasser les vitres soufflées par l’explosion. Chez ces autres qui distribuaient à de si nombreux coins de rue de la nourriture et des bouteilles d’eau. Mais partout, il y avait ce désespoir lancinant. Rarement, après avoir passé quelques minutes à parler à des Beyrouthins, ne nous ont-ils pas demandé de les aider à immigrer au Canada.

De la solidarité, il y en avait partout. Chez ces jeunes qui passaient, balais à la main, de maison en maison pour aider leurs concitoyens à ramasser les vitres soufflées par l’explosion. Chez ces autres qui distribuaient à de si nombreux coins de rue de la nourriture et des bouteilles d’eau. Mais partout, il y avait ce désespoir lancinant.

 

Jour après jour, on garde en tête cette idée d’atteindre le ground zero, le site de l’explosion auquel très peu de journalistes ont eu accès. La bonne étoile nous mettra sur la route d’une équipe de secouristes français qui fouillait les décombres. Leur chef, le sympathique Jean-Marc, nous fera revêtir des chemises de secouristes pour nous faire passer pour des membres de son équipe et ainsi déjouer les contrôles de sécurité.

En passant les points de contrôle, on retient notre souffle et voilà, on était rendu là où il ne restait plus rien. Que des débris. Des silos éventrés. Une dune de maïs fouillée par des tractopelles pour tenter d’y retrouver un bout de vêtement ou encore des restes humains. Et cet immense lac de 43 mètres de profondeur et 210 mètres de longueur qui s’était créé sous la force de l’impact. Plus rien certes, mais tant à raconter.

 

L’envoi de nos journalistes au Liban a été rendu possible grâce au soutien financier du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

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