Victoria James, une sommelière qui a soif d’équité

«Il y a un côté sordide dans le monde du vin dont on devrait davantage parler», estime la sommelière Victoria James.
Photo: Filippo Monteforte Agence France-Presse «Il y a un côté sordide dans le monde du vin dont on devrait davantage parler», estime la sommelière Victoria James.

Wine Girl. C’est par ces mots un brin méprisants que Victoria James a longtemps été désignée. Aujourd'hui, elle se réapproprie l'expression.


 

À 13 ans, Victoria James travaillait dans une cantine du New Jersey. Pendant que sa mère se trouvait terrassée par une dépression et que son père était aux prises avec une dépendance au jeu et à l’alcool, elle zigzaguait entre les tables, amenant plats et boissons aux clients, pour amasser des sous et soutenir sa fratrie. Depuis, elle a eu beau essayer, elle n’a jamais quitté la restauration. Elle ne l’a jamais vraiment voulu non plus.

Reste que c’est aussi dans cette industrie qu’elle s’est souvent sentie mise de côté. « Je me suis fréquemment demandé si ça valait la peine de continuer si tant de gens me manquaient de respect, si tant de gens souhaitaient m’exclure », nous confie-t-elle de sa voix posée.

C’est cette relation « passion-déception » qui se retrouve au cœur de Wine Girl, son autobiographie marquée du sous-titre Les épreuves et les victoires de la plus jeune sommelière d’Amérique.

Car des épreuves, Victoria en a connu beaucoup. Elle se souvient de ces clients profiteurs qui ont abusé de sa bonté. Du sexisme constant auquel elle était confrontée dans les compétitions de sommellerie. De ce patron qui lui avait lancé qu’elle était « trop curieuse pour une femme », avant de lui recommander de se contenter « de verser des verres et d’être jolie ».

Son livre frappe d’autant plus fort que, depuis quelque temps, plusieurs membres de la Court of Master Sommeliers ont été dénoncés pour leur comportement répréhensible. Cette organisation, fondée en 1977 au Royaume-Uni, trône au sommet de l’industrie. Tout aussi puissante, la branche américaine, nommée simplement la Court of Master Sommeliers, Americas, a été inaugurée une décennie plus tard.

Depuis, 172 personnes ont décroché le titre sur le continent. Dont 144 sont des hommes. Les Québécois Élyse Lambert et Pier-Alexis Soulière ont réussi cette titanesque et vertigineuse épreuve, respectivement en 2015 et en 2016.

En 2018 néanmoins, un scandale de tricherie a entaché l’organisation. Un juge aurait filé les noms des vins à déguster à l’aveugle à quelques étudiants, avant l’examen. Les 23 nouveaux Masters Sommeliers ont écopé. Même ceux qui n’étaient pas impliqués dans la fraude ont vu leur titre révoqué sitôt accordé. Consternation.

En guise de « consolation », on a offert aux candidats dépossédés la possibilité de repasser sans frais le test de dégustation à l’aveugle. Autant dire de regravir le mont Everest à la course immédiatement après l’avoir grimpé, puis déboulé. « Mais ça ne vous coûtera rien ! »

« Une sommelière qui a perdu son épinglette même si elle n’a pas triché, c’est mon amie Jane, raconte Victoria. C’est absolument ridicule qu’on lui ait fait subir ça. » Jane, c’est Jane Lopes. L’une des 21 femmes qui ont raconté au New York Times avoir été harcelées, manipulées ou agressées par des hommes détenant le titre de maître sommelier.

Il y a un côté sordide dans le monde du vin dont on devrait davantage parler

 

Paru en octobre dernier, le reportage exhaustif de la journaliste Julia Moskin, intitulé The Wine World’s Most Elite Circle Has a Sexual Harassment Problem, rendait compte d’un organisme « censé offrir mentorat et égalité des chances aux femmes » transformé plutôt en « bastion de harcèlement sexuel et de coercition ».

Victoria faisait partie de celles qui dénonçaient les agissements condamnables de l’un de ces hommes, soit Geoff Kruth, président fondateur de GuildSomm, une branche de la Cour des maîtres. Ce dernier jouissait d’un statut de star et avait tenu la vedette dans les populaires documentaires SOMM, longtemps diffusés sur Netflix. Il a quitté son poste à la suite des révélations.

Ce que l’on tait

Photo: Alice Prenat Victoria James

Le harcèlement, la corruption, ce sont des choses que Victoria James dénonce aussi dans ses chroniques. Celles qu’elle signe pour Forbes et pour le Daily Beast, utilisant sa tribune pour mettre en lumière les éléments plus glauques de l’industrie. « Il y a un côté sordide dans le monde du vin dont on devrait davantage parler, dit-elle. Je ne veux pas écrire des articles de promotion. Je veux décrier les méthodes d’affaires louches avec lesquelles je ne suis pas d’accord. Les mauvais traitements réservés à certains employés. »

Elle-même en a souvent fait les frais, même si elle a gravi les échelons, se faisant engager dans les meilleures tables de New York : Marea, Aureole. Pensant, naïvement peut-être, que plus l’environnement serait distingué, meilleures seraient les conditions de travail. Erreur.

Cela dit, poussée par sa soif de connaissances, elle a persévéré. En se plongeant d’abord dans Le vin pour les nuls. Puis dans la bible (et la brique) du vin de Karen McNeil.

Et même si elle n’a pas cherché à décrocher l’épinglette rouge et dorée accordée aux Masters Sommeliers, elle a gravi les premiers paliers de cet examen monstrueusement exigeant. Elle a également suivi des cours divers. Tombant souvent sur des enseignants aux méthodes douteuses et au savoir discutable.

« On ne parle pas assez de toute la fraude et de toute la désinformation qui circulent dans le monde du vin, se désole-t-elle. Dans plusieurs de ces cours, il n’y a pas de réglementation, pas de direction. Malheureusement, ce sont souvent les jeunes femmes qui en paient le prix. Elles dépensent beaucoup d’argent pour un enseignement qui n’est pas toujours à la hauteur. Et en plus, elles se font sexualiser et rabaisser. »

L’endroit le plus magique

En 2017, Victoria James faisait paraître Drink Pink. Ou, comme elle l’avait sous-titré : une célébration du rosé. Le livre était illustré par son époux, Lyle Railsback, qui travaille pour l’importateur Kermit Lynch.

Aujourd’hui, la sommelière célèbre toujours le vin, mais aussi ceux qui y travaillent dans l’ombre. Des personnages plus grands que nature. « Remplis de vie », comme elle les décrit. « Il y a un élément d’évasion dans la gastronomie. Un côté théâtral. Mais j’ai appris que, souvent, plus le boulot est difficile, plus celui qui l’accomplit est humble. »

Wine Girl se veut ainsi un hommage aux chefs, aux plongeurs. « Ces gens sont essentiels. Et il faut en parler ! Si les plongeurs cessent de travailler, le restaurant entier s’effondre. »

Depuis trois ans, la résidente de Manhattan est sommelière en chef au Cote, un steakhouse coréen et étoilé au Michelin. L’institution est dirigée par son collègue et ami Simon Kim. La cuisine, par le chef David Shim. « Je suis partiale, mais c’est l’endroit le plus magique du monde. »

Car dans cet antre, on lui a permis de se battre contre la sempiternelle idée voulant que le client ait toujours raison. Non, dit-elle dans son livre. Il y a même des fois où il a saprément tort.

Il faut croire que c’est elle qui a raison : en novembre, elle a été sacrée Sommelière de l’année aux Wine Star Awards organisés par le réputé magazine Wine Enthusiast​. Pour l’occasion, le célébré vigneron Rajat Parr a salué sa passion, sa motivation. Mais aussi tout le temps et l’énergie qu’elle donne pour les autres, pour le métier.

Par exemple, chez Cote, Victoria offre à tous les employés une formation gratuite intensive sur le vin. Et ce, qu’ils travaillent en cuisine ou dans la salle à manger. « C’est génial de voir leur faim de connaissances, dit-elle. De les sentir si investis. Investis de pouvoir également. » Car apprendre leur en donne, du pouvoir.

De la même façon, avec sa fondation nommée Wine Empowered, elle vise à placer davantage de femmes et de personnes issues des minorités dans des postes de décision en restauration. Les candidats sélectionnés reçoivent une formation, gratuite toujours, de douze semaines. De celles qui coûtent plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de dollars habituellement.

Car dans son récit, Victoria dépeint peut-être une industrie brisée, mais pas irréparable. Son amour du milieu n’a d’égal que son désir de le voir aller mieux. Les mauvaises expériences, elle les utilise comme moteur pour régler les soucis. « Ce livre, je l’ai souvent écrit en pleurant en même temps. » De joie aussi.

Wine Girl. The Trials and Triumphs of America’s Youngest Sommelier

Victoria James, Harper Collins, New York, 2020, 336 pages