Un sourire au bout du fil pour briser l’isolement des aînés

Au fil des conversations, l’anxiété et la détresse ont fait place aux éclats de rire et à une joie retrouvée.
Photo: Recep Buyukguzel Getty Images Au fil des conversations, l’anxiété et la détresse ont fait place aux éclats de rire et à une joie retrouvée.

« C’est elle qui m’a redonné le goût de vivre. » Au bout du fil, Louis* a la confidence facile. Lorsque la pandémie a frappé le Québec à la mi-mars, sa femme venait tout juste de mourir. « J’étais tout seul, c’était très dur. » Rongé par la solitude et englué dans la détresse, le septuagénaire a voulu mourir. Jusqu’à ce que la voix de Dominique arrive dans sa vie. « Si elle n’avait pas été là, je ne serais pas là. »

Semaine après semaine, Dominique lui donnait rendez-vous au téléphone. Pour parler, de tout et de rien, mais surtout de lui. Dans l’urgence du premier confinement qui a durement frappé les personnes âgées, l’organisme Les Petits Frères a lancé au printemps une ligne téléphonique pour briser l’isolement des aînés. L’idée était à la fois simple et très lumineuse : former des jumelages téléphoniques entre des personnes âgées de 75 ans et plus vivant de la solitude et des bénévoles spécialement formés par Les Petits Frères.

« Moi, je suis tombé sur un ange », glisse Louis. « Elle a un sourire dans la voix et un beau ricanement. Juste son ricanement, ça me fait du bien au cœur. » Petit à petit, les idées noires se sont envolées et la confiance s’est approfondie. « Je vois une psychologue. Mais [Dominique], c’est ma conseillère, on dialogue. C’est pas la même relation. On est devenus des amis virtuels. »

Virtuels, parce que, bien que Louis lui raconte tout — « Je lui conte tout’. Elle connaît ma vie privée au complet ! » —, ils ne se sont jamais vus. Aucune caméra, aucune photo, aucune rencontre. Que de la chaleur humaine transmise par la voix. « Mais même si on ne se voit pas, c’est fou comme on peut sentir la présence de l’autre, souligne Dominique. Je ne le vois pas, mais je le sens, je l’imagine. »

Je vois une psychologue. Mais [Dominique], c’est ma conseillère, on dialogue. C’est pas la même relation. On est devenus des amis virtuels.

Au fil des conversations, l’anxiété et la détresse ont fait place aux éclats de rire et à une joie retrouvée. « On y est allés petit pas par petit pas », mentionne Dominique, grâce entre autres à la formation offerte par Les Petits Frères, dit-elle. L’idée n’est pas de se substituer à un professionnel de la santé, affirme-t-elle, mais plutôt de fournir une écoute sans jugement et une voix qui parfois conseille, aiguille ou suggère. Mais surtout une présence, qui sera là tant et aussi longtemps que l’aîné en ressentira le besoin.

Et le lien finit par se tisser dans les deux sens, souligne Dominique. « Je me suis attachée moi aussi à lui. Il attend mon appel et moi aussi j’ai hâte de lui parler. » Parce que faire du bien fait du bien, dit-elle. « De lui parler, ça m’apporte inspiration et résilience. Et je réalise à quel point les aînés ont encore tellement à apporter à la société. »

Confidences

Tout comme Dominique, Florence a embarqué dans le projet de jumelage téléphonique dès ses balbutiements au printemps. « J’avais du temps [NDLR : elle était en arrêt de travail forcé en raison de la pandémie] et les astres étaient alignés. »

Les Petits Frères l’ont mise sur la route de Gérald. « Au début, je ne comprenais pas trop pourquoi on m’avait assigné ce monsieur. Je ressentais qu’il était bien accompagné. » Gérald vit avec sa femme et voit ses enfants. Ce n’est qu’une fois la confiance gagnée que Florence a fini par comprendre : la femme de Gérald est atteinte de la maladie d’Alzheimer. « Il ne voulait pas le nommer au début, parce qu’elle était à côté de lui. »

À partir de ce moment, Florence est devenue sa confidente. « De pouvoir parler de sa femme sans qu’elle soit là, ça lui a enlevé un poids. » En neuf mois, les conversations se sont approfondies, mais elles demeurent le plus ludiques possible. « On parle de ce qu’il vit au quotidien. Mais aussi de musique, de chats. Et des fois, je lui raconte des blagues sorties d’Internet ! » Et surtout, Florence l’accompagne dans les différentes étapes de la maladie de sa femme. « Il me parle de ses émotions et de ses sentiments. Je trouve ça fascinant qu’un homme de cette génération se livre comme ça. »

Florence a repris le travail à temps plein depuis, mais elle n’a pas quitté pour autant Gérald. « J’ai beaucoup de plaisir à le découvrir. Je vais rester avec lui aussi longtemps que le besoin sera là », assure-t-elle.

Dominique et Louis se parlent deux fois par semaine à raison d’une heure chaque fois, Florence et Gérald discutent pendant environ 25 minutes une fois par semaine. Autant de déclinaisons possibles d’une relation à modeler au gré des besoins. Pour garantir le respect de la vie privée des bénévoles, leur numéro de téléphone n’est jamais dévoilé aux aînés. Un rendez-vous est fixé et c’est toujours le bénévole qui appelle [sans que son numéro s’affiche]. Depuis le lancement du programme « Au bout du fil » en avril, 385 aînés et 521 bénévoles ont participé au projet, dont la pérennité est désormais assurée au-delà de la pandémie.

À l’approche du temps des Fêtes, Louis sait qu’il devra passer cette période seul cette année. « Mais elle [Dominique] m’a dit qu’elle m’appellerait. » Un ange qui a été mis sur sa route, se plaît-il à répéter. « Quand elle appelle, juste à sa voix je sais que c’est elle. J’ai une image, je la vois, même si je ne l’ai jamais vue. Je sais que c’est une belle personne. »

* Le Devoir a accepté de taire l’identité des personnes interviewées afin de respecter la politique de confidentialité des Petits Frères. Pour contacter les responsables d’« Au bout du fil » : 1 877 805-1955.

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