Des trousses d’isolement pour les plus vulnérables à Montréal

Les membres de l'escouade de la Table de quartier de Parc-Extension font du porte-à-porte pour sensibiliser les gens à l'importance de se faire tester et de s'isoler, en cas de symptômes.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les membres de l'escouade de la Table de quartier de Parc-Extension font du porte-à-porte pour sensibiliser les gens à l'importance de se faire tester et de s'isoler, en cas de symptômes.

S’isoler pendant 14 jours ou continuer de travailler, malgré le risque d’infecter autrui, pour mettre du pain sur la table. Voilà le dilemme auquel sont confrontés des travailleurs précaires. Afin de les encourager à rester chez eux, la Croix-Rouge leur offre maintenant des trousses d’isolement contenant le nécessaire pour survivre pendant leur quarantaine.

Couches pour bébé, produits désinfectants ou d’hygiène, masques, bons d’achat pour faire l’épicerie en ligne… La Croix-Rouge évalue les besoins de chaque foyer et adapte les trousses en conséquence. Jusqu’à présent, une trentaine de familles montréalaises, choisies par la Direction régionale de santé publique (DRSP) de Montréal, ont bénéficié de ces paniers.

« Nous en avons offert un à une famille de quatre personnes déclarées positives, dit Carole Du Sault, directrice des communications de la Croix-Rouge canadienne – Québec. Les deux parents avaient perdu leur source de revenus pendant leur isolement de deux semaines. »

Ce programme vient d’être lancé à Montréal grâce à quatre fondations privées. Il pourrait être étendu à d’autres régions si la Santé publique locale le juge nécessaire. « On a une capacité de répondre à 350 appels par jour, dit Carole Du Sault. On offre un service personnalisé. » Par exemple, une personne infectée incapable de s’isoler de ses proches en raison d’un appartement trop étroit pourrait être hébergée à l’hôtel, en plus de recevoir une trousse, indique-t-elle.

Pour le Dr David Kaiser, chef médical à la DRSP de Montréal, cette initiative répond à un réel besoin. Certains quartiers montréalais ont des taux élevés d’infection à la COVID-19 : 9,1 % pour Côte-des-Neiges, Métro et Parc-Extension ; 9,8 % pour Ahuntsic-Montréal-Nord et 12,1 % pour Saint-Léonard–Saint-Michel du 6 au 12 décembre dernier. La moyenne, sur l’ensemble du territoire durant cette même période, est de 7,8 %, selon la DRSP.

« C’est sûr qu’il y a une partie de ça [niveau d’infection élevé] qui revient vraiment au milieu de travail, au type de travail que les gens font, aux conditions dans lesquelles ils travaillent et à leur revenu, dit le Dr David Kaiser. La marge de manœuvre [financière] qu’ils ont, ça détermine beaucoup leurs capacités à respecter les consignes. »

Les employés à faible revenu, souligne le Dr David Kaiser, « vont être plus réticents ou carrément ne pas être en mesure de s’absenter du travail pendant un bout de temps ».

Cet enjeu préoccupe la directrice régionale de santé publique de Montréal, la Dre Mylène Drouin. Elle en a d’ailleurs fait part le 4 octobre au directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, dans un courriel intitulé « Situation particulière Parc-Extension », dont Le Devoir a pu prendre connaissance grâce à la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics.

La Dre Mylène Drouin y souligne que le « taux de positivité » dans Parc-Extension ne « cesse d’augmenter ». « Malgré les efforts considérables (unités mobiles, démarchage, agents multiplicateurs des communautés), signale-t-elle, les gens ne vont pas se faire tester. »

« Une des raisons évoquées, écrit-elle, c’est que les gens n’auront pas de compensation financière s’ils doivent s’isoler (statut précaire, emploi précaire) et, comme ils sont en mode survie, ils aiment mieux ne pas se faire tester même [s’il y a] présence de [symptômes]. »

Dans son courriel, la Dre Mylène Drouin dit ne pas disposer des « leviers disponibles pour changer cette tendance ». « As-tu des idées, autres leviers de niveau provincial (ministère du Travail et Solidarité sociale) ? », demande-t-elle au Dr Horacio Arruda.

La semaine dernière, la DRSP de Montréal a mis en ligne un feuillet explicatif, traduit en 12 langues et indiquant les droits des travailleurs ainsi que l’aide financière offerte en cas d’isolement lié à la COVID-19 (ex. : somme de 500 $ par semaine, issue de la prestation canadienne de maladie pour la relance économique).

Escouade

La Table de quartier de Parc-Extension tente de sensibiliser la population à l’importance de se faire tester ou de s’isoler en cas de symptômes ou d’infection.

« Beaucoup de préadolescents et d’adolescents ont peur de se faire tester, constate Samlé Zouzoua, coordonnateur de projet. Ils craignent d’être déclarés positifs à la COVID-19 et que leurs parents ne puissent plus aller travailler. » Le revenu familial, rappelle-t-il, sert parfois aussi à nourrir des proches à l’étranger.

Depuis près de deux mois, l’organisme distribue des paniers d’isolement aux familles. Le marché BK, connu dans le quartier, prépare les denrées en fonction des cultures culinaires de chaque nationalité (riz plutôt que semoule ou farine, etc.). Les Fondations philanthropiques du Canada financent le programme.

« On a livré 35 paniers jusqu’à présent, dit Samlé Zouzoua. Leur valeur est de 500 $ pour une famille de quatre et de 250 $ pour un individu seul [pour 14 jours]. »

Certaines familles ont bien besoin de cette aide. « Il y a des travailleurs qui n’ont pas de statut, dit Samlé Zouzoua. D’autres, en attente d’un visa de travail, n’ont pas de numéro d’assurance sociale. Ils n’ont pas accès aux programmes gouvernementaux. »

Outre les paniers d’isolement, la Table de quartier a mis en place une escouade qui fait du porte-à-porte dans Parc-Extension. Sa mission ? Informer les gens au sujet de la COVID-19, leur fournir des masques et prendre de leurs nouvelles, tout simplement.

Jusqu’à présent, les quatre membres de l’équipe — qui parlent, au total, huit langues — ont pu entrer en contact avec plus de 600 foyers. Comme cet aîné, qui s’est informé des principaux symptômes de la COVID-19 et du centre de dépistage le plus proche, lorsque Le Devoir a accompagné l’escouade. Ou ce serveur qui a perdu son emploi en mars et qui habite avec sa mère de 96 ans. Il savait tout de la COVID-19, mais il avait visiblement envie de jaser.

« Une dame nous a déjà dit, lorsqu’on a frappé à sa porte, “vous êtes venues pour me voir ?”» dit, derrière son masque, Meryem Ouadban, membre de l’escouade. Une autre voulait leur montrer son album de photos de famille. « Il y a beaucoup d’isolement », conclut-elle.

À voir en vidéo