Contre le défi démographique, l’identité régionale

Piquer la curiosité et offrir un bon salaire ne suffit plus pour retenir à long terme les nouveaux arrivants, concède Claire Bolduc.
Photo: Dany Caron Wikimedia Piquer la curiosité et offrir un bon salaire ne suffit plus pour retenir à long terme les nouveaux arrivants, concède Claire Bolduc.

La rétention en région, c’est « intrinsèquement lié à notre survie », alerte Catherine Drolet Marchand, des communications de la MRC de Témiscamingue. Dans ce coin de pays, il manque « d’infirmiers, d’ingénieurs, de vétérinaires, d’agronomes », énumère la préfète Claire Bolduc. Pour remédier à cela, une campagne de promotion s’est déployée vendredi pour inspirer une nouvelle génération de Témiscabitibiens.

C’est « une campagne de fierté » que lancent divers organismes régionaux, lance Martin Poitras, directeur du marketing de Tourisme Abitibi-Témiscamingue. Avec des photos, des vidéos et surtout des témoignages de personnalités régionales — des « pépites » —, le coup de publicité met en valeur l’unicité de la région.

« Une grande partie de la région a été érigée par près de 70 nationalités », vante à son tour Randa Napky, directrice générale de l’Agence d’attractivité régionale, elle-même originaire d’Égypte. « La région a un ADN particulier. On est une région très solidaire. On est privilégiés de vivre sur ce territoire-là. » L’Abitibi-Témiscamingue possède le plus bas taux de chômage du Canada, renchérit-elle.

Sauf qu’en temps normal, le manque de main-d’œuvre touche presque toutes les régions du Québec. Piquer la curiosité et offrir un bon salaire ne suffit plus pour retenir à long terme les nouveaux arrivants, concède Claire Bolduc. « Au-delà d’un travail, on veut leur offrir un milieu de vie. » Pour ce faire, elle dit travailler avec les commerçants afin qu’ils s’approvisionnent en aliments plus exotiques et encourager les locaux à se mêler aux nouveaux arrivants. Pour que la campagne soit un succès, « c’est tout le monde » qui doit se mobiliser. « C’est plus que juste de l’information, c’est de la présence. Une main sur l’épaule pour dire : on va y aller ensemble. » D’ailleurs, une conférence virtuelle a réuni cette semaine une soixante de personnes pour échanger sur des pistes de solutions.

« Le piège », prévient toutefois la préfète, c’est de vouloir « attirer la population à tout prix et faire de la surenchère ». Il faut surtout que chaque immigrant trouve chaussure à son pied. Certains préféreront les forêts, les lacs et les cours d’eau de l’Abitibi-Témiscamingue, d’autres choisiront l’air marin de la Gaspésie, tandis que plusieurs opteront pour les montagnes du Saguenay. Selon les mots de Claire Bolduc, « il faut être capable de camper l’identité du territoire ».

L’importance du réseau

Au Saguenay, l’Ambassade boréale tente aussi de tirer son épingle du jeu. Depuis le début du mois de décembre, l’organisme des rencontres virtuelles entre néo-Saguenéens pour briser l’isolement. Sondage, groupes de discussion, portrait diagnostique : là aussi, tout est mis en œuvre pour répondre aux besoins des nouveaux arrivants.

Aujourd’hui impliquée dans l’Ambassade boréale, Faustine Passeau pensait pourtant quitter le seul fjord d’Amérique du Nord après deux ans. Quatre ans après y être installée, « je ne partirais d’ici pour rien au monde », raconte-t-elle. « Il faut trois ans pour savoir si on a réussi notre immigration. » Si le décor de carte postale l’a d’abord séduite, c’est désormais un réseau d’amis qui la retient.

« On dépeint tellement le Québec comme l’eldorado, confie Faustine Passeau. Il y a une réalité à laquelle on n’est pas préparés, à cette solitude. On n’est pas préparés à recommencer de zéro. » Pourtant, elle assure que « tous ceux qu’[elle] a connus qui sont rentrés en France le regrettent amèrement », parce qu’ils n’ont pas eu la patience de tisser des liens. « Les réseaux d’amis, ça ne se fait pas du jour au lendemain. »

« Quand les gens repartent, c’est dans les cas où ils n’ont pas réussi à trouver leurs amis du vendredi soir ou leur souper de fille », soutient de son côté Sophie Bouchard, de l’organisme Place aux jeunes en région, basé à Chicoutimi. Elle confirme que pour retenir un nouvel arrivant en région, il faut « recréer des amarres » et « faire connaître [les] bijoux » du coin.

Parmi les réussites locales, elle cite en exemple le village de Saint-Fulgence, à « 17 minutes » de Chicoutimi, dixit le maire Gilbert Simard. En 2018, un effort de la municipalité a permis d’attirer une trentaine de nouveaux arrivants. Aujourd’hui, presque tous y demeurent encore.

Un des secrets, confie le maire, outre la proximité avec un centre urbain, c’est de savoir « développer sa marque de commerce ». Dans le patelin de près de 2000 âmes, une microbrasserie, un théâtre d’été et un café de village deviennent des lieux auxquels les citoyens s’attachent et y peuvent tisser des liens. « L’attractivité, ça ne se vend pas dans une page de journal », déclare M. Simard. Et puis, il mise beaucoup sur le bouche-à-oreille pour faire connaître son coin de paradis. « Quand il y en a qui arrivent, on leur demande s’ils n’y en auraient pas d’autres de leur gang qui pourrait venir. »