Meurtre de Rosalie Gagnon: les intervenantes méfiantes envers la DPJ

Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne

Le personnel de la maison Marie-Rollet où Audrey Gagnon a séjourné était très réticent à faire appel à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Une méfiance que la coroner Géhane Kamel peine à s’expliquer.

L’idée d’appeler la DPJ « a l’air de terroriser la planète au complet », a glissé la coroner dans une question à l’ex-directrice de la Maison, Nancy-Anne Walsh.

La coroner s’explique mal pourquoi la DPJ n’avait pas été mise au courant d’une série de signaux d’alarme dans le comportement d’Audrey Gagnon alors qu’elle séjournait à Marie-Rollet au printemps 2018.

Vers la fin de son séjour, elle avait laissé sa fille 45 minutes sans surveillance et rentrait parfois tard en compagnie de l’enfant. Des intervenantes la soupçonnaient d’avoir recommencé à consommer du cannabis et il lui arrivait de s’emporter contre les autres pensionnaires ou le personnel.

Mais Mme Walsh n’a pas jugé nécessaire d’aviser la DPJ puisque la colère n’était pas dirigée contre l’enfant. Concernant la drogue, elle n’avait pas de preuve, a-t-elle dit.

« Est-ce que quand une femme vit de la colère, des accrochages, nécessairement on doit passer un appel à la DPJ ? C’est questionnant », a-t-elle dit à la coroner. Ce que je crains, c’est qu’on surutilise ce canal-là. Il n’est pas rare que des gens vivent de la colère. Est-ce qu’à chaque fois qu’une femme vit de la colère, on va devoir aviser la DPJ à toutes les fois ? »

Face à ses réponses, la coroner n’a pas caché « être restée sur sa faim ». La veille deux intervenantes avaient aussi manifesté une grande réticence à solliciter la DPJ ou les services d’urgence sociale.

Les intervenantes psychosociales n’appellent d’ailleurs jamais la DPJ sans en aviser les mères, sauf pour des cas majeurs, ont-elles expliqué. « La DPJ, ça fait énormément peur aux mères. On avait un bon lien de confiance, on voulait le conserver », a dit l’intervenante jeunesse de la résidence de l’époque.

Circonstances du départ

Après deux journées complètes consacrées au séjour d’Audrey Gagnon à la Maison Marie-Rollet, un dernier témoignage reste à entendre jeudi. Cette portion est cruciale dans l’enquête du coroner puisque Mme Gagnon a violemment tué sa fille quelques jours après avoir dû quitter la Maison où elle résidait depuis plusieurs semaines.

Le 12 avril 2018, elle avait piqué une colère telle que la directrice a dit n’avoir rien vu de tel en 17 ans de travail social dans le milieu. Mme Walsh a relaté qu’il était alors impossible de la garder. « On ne peut pas exposer les [autres] résidentes à la violence », a-t-elle expliqué, puisque la plupart des femmes hébergent sont déjà des victimes de violence conjugale.

Si elle présentait une menace pour des adultes, pourquoi, dans ce contexte, a-t-on jugé que son enfant était en sécurité auprès d’elle ?, a-t-on demandé à Mme Walsh.

Après qu’elle soit partie, la Maison a certes laissé un message à l’intervenante de la DPJ qui suivait le dossier de la jeune femme, mais la coroner a voulu comprendre pourquoi on n’avait pas effectué un suivi plus serré de sa situation.

Selon les notes de travail des intervenantes, Audrey Gagnon n’avait pas réussi à trouver une ressource d’hébergement où se replier. On a su, par la suite, qu’elle s’était réfugiée chez un ami, mais elle a quitté la Maison sans laisser d’adresse.

Dans son interrogatoire, l’avocat de Mme Gagnon, Me Marco Robert a laissé entendre que le personnel de la maison aurait pu la laisser rester au moins une nuit de plus, le temps qu’elle trouve un autre endroit.

Audrey Gagnon doit d’ailleurs répondre aux questions du coroner, à son tour, jeudi dans le cadre de la phase de recommandations de l’enquête. Elle témoignera depuis le centre détention où elle purge une peine de prison à vie.