Rosalie Gagnon: rien ne laissait présager que sa mère pouvait la tuer

En mars 2020, Audrey Gagnon a été condamnée à la prison à vie pour le meurtre de son enfant Rosalie.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne En mars 2020, Audrey Gagnon a été condamnée à la prison à vie pour le meurtre de son enfant Rosalie.

Rien ne laissait présager qu’Audrey Gagnon pouvait violenter son enfant, encore moins la tuer, ont relaté les intervenantes qui l’ont accueillie à la Maison d’hébergement pour femmes avant le drame.

Les deux intervenantes de la Maison Marie-Rollet étaient formelles : la jeune mère était très anxieuse et parfois « agressive » à l’endroit du personnel et des autres résidentes, mais jamais à l’endroit de sa fille Rosalie.

La relation entre Audrey Gagnon et la petite « se passait bien ». C’était une « mère attentionnée » qui « avait à cœur les besoins de sa fille ». L’enfant était « bien habillée », sa mère se préoccupait de sa diète et de son intolérance au lactose. « Non », elle n’a « jamais » eu de comportements agressifs, envers sa fille, a relaté la première. Dans une note déposée en preuve, une autre intervenante l’a aussi décrit comme une mère « douce ».

Après plus d’un mois passé dans ce refuge pour femmes, la jeune mère est partie le soir du 12 avril. Six jours plus tard, les policiers ont trouvé son enfant morte dans une poubelle.

Rappelons qu’en mars 2020, Audrey Gagnon a été condamnée à la prison à vie pour le meurtre de son enfant. Le bureau de la coroner cherche maintenant à voir quelles leçons tirer de cette tragédie et si certains signes avant-coureurs auraient dû être pris davantage au sérieux.

Menaces de mort contre une intervenante

Étant donné que la jeune femme venait de quitter la résidence quand elle s’en est pris à son enfant, la coroner Géhane Kamel cherche à savoir si le personnel de la maison a su mesurer le risque qu’elle représentait.

Mme Gagnon a quitté la maison après s’être emportée contre une intervenante qui a témoigné mardi. « Elle a dit que société ne la comprendra jamais, que nous ne comprenons pas sa réalité », a raconté la professionnelle qui a depuis changé de métier en raison d’un stress post-traumatique déclenché par cette histoire.

La directrice a demandé à l’intervenante de sortir du bureau. En sortant, elle a entendu Audrey Gagnon crier « qu’elle allait la tuer la t… », « la brûler vive ». Elle a fini par se calmer et s’excuser mais le personnel de la résidence a décidé qu’elle ne pouvait plus rester. Une décision prise « d’un commun accord » avec la jeune femme, ont plaidé les intervenantes.

Incapable de trouver un autre refuge avant le surlendemain, Audrey Gagnon a annoncé qu’elle irait dormir chez un « ami ». Les deux s’étaient rencontrés dans la rue quelques années plus tôt et avaient renoué récemment. On a appris lundi qu’elle se disait amoureuse de lui.

Dans son témoignage, l’homme a affirmé, lui aussi, que la jeune femme semblait bien prendre soin de son enfant. Or un voisin de palier a relaté l’avoir entendu crier qu’il ne pouvait plus supporter les pleurs du bébé. Le soir du 17, alors qu’il était chez des amis, Audrey Gagnon a tué sa fille dans l’appartement avant de sortir où elle l’a déposée dans une poubelle.

Audrey Gagnon fera ses recommandations

Ce drame aurait-il pu être empêché ? Prévenu ? C’est ce qu’a laissé entendre la Commission des droits de la personne à l’été 2019 dans un rapport dont quelques bribes ont été rendues publiques. « L’enquête a […] démontré qu’une incompréhension du rôle, du mandat et des attentes, entre la DPJ et la maison d’hébergement, a occasionné des problèmes de collaboration et de transmission d’informations essentielles à la protection de cette enfant », a fait valoir l’organisme.

Mardi, les avocats ont demandé aux intervenantes pourquoi elles n’avaient pas mieux avisé la DPJ du départ d’Audrey Gagnon, mais aussi de certains de ses comportements : elle se levait tard malgré les directives de la maison, faisait souvent garder sa fille par d’autres pensionnaires pour sortir et on la soupçonnait d’avoir recommencé à consommer du cannabis.

Or si la jeune femme avait un dossier à la DPJ, il ne portait pas sur sa relation avec Rosalie mais sur celle, très anxiogène, qu’elle entretenait avec sa propre mère, récemment hospitalisée pour une psychose toxique.

La DPJ était intervenue pour éviter que la jeune mère et sa fille retournent vivre chez la grand-mère, ont répété les deux intervenantes.

Audrey Gagnon a grandi dans un milieu particulièrement dur, passant les premières années de sa vie en famille d’accueil et les six suivantes chez un parent qui a finir par la violenter. Après un retour chez sa mère, elle a vécu quelques années dans la rue, où elle a développé un problème de consommation et contracté l’hépatite C. Elle avait un peu plus de 20 ans quand sa fille est née d’un père inconnu.

Les audiences doivent se poursuivre mercredi avec les témoignages d’autres intervenantes de la Maison Marie-Rollet et de la DPJ. Audrey Gagnon doit aussi participer aux audiences plus tard à l’étape des recommandations.

* L’identité de tous les intervenants sociaux (organismes et DPJ) dans ce dossier doit rester confidentielle en vertu d’une ordonnance de la coroner.