À corps perdu dans la parole

Malgré le contrecoup, les poursuites, les menaces reçues en messages privés, les femmes interviewées sont convaincues qu’il y avait, qu’il y a et qu’il y aura quelque chose à gagner.
Photo: iStockphoto Malgré le contrecoup, les poursuites, les menaces reçues en messages privés, les femmes interviewées sont convaincues qu’il y avait, qu’il y a et qu’il y aura quelque chose à gagner.

Elles ont agi en marge des pages en ligne où se récoltent depuis juillet des récits d’abus, de harcèlements et d’agressions sexuelles. Elles ont fondé, modéré ou agité les groupes de témoignages, pour que s’y libère la parole blessée des survivantes, des victimes. Des témoignages comme ceux qui ont mis en cause Gilbert Rozon, dont on attend la dernière étape du procès début novembre, ou Marie-Pier Morin, qui annonçait cette semaine son retour. Elles ont pris soin de ces paroles, et du contexte, s’oubliant souvent elles-mêmes en retour. Trois mois plus tard, rencontre avec quatre femmes derrière Dis son nom et le Groupe de soutien pour femmes et minorités de genre (milieu littéraire QC).

« Si tout le monde est blessé, est-ce qu’on peut arriver à se guérir entre nous ? » C’est en se retrouvant submergée par l’ampleur de la tâche de gérer les témoignages sur le Groupe de soutien pour femmes et minorités de genre (milieu littéraire QC) (GSFM) qu’Emmanuelle Lamontagne (qui prend ce nom fictif pour préserver son anonymat) a eu cette question. « J’ai créé ce lieu parce que les gens autour de moi n’avaient pas l’espace mental ni l’énergie pour le faire. Je voulais le prendre sur moi, sachant que ce serait du travail, et du travail émotionnel. Je n’ai pas vu venir l’impact. »

Elle a lancé le groupe un jour de juillet, sans faire nulle invitation. Une initiative spontanée de libération de la parole, sans structure ni hiérarchie préétablies, sans programme autre que ceux qui se sont créés au cours des discussions, sans liste de qui serait invité ou non. À la vitesse grand V, le geste a pris une envergure inattendue, grâce au bouche-à-oreille Facebook. « Après deux heures, on était trente membres ; à la fin de la journée, une centaine. Je ne m’attendais jamais à ce qu’on finisse à 400 ou 500. » Mme Lamontagne n’a pas dormi les trois jours suivants, restant en ligne quasi continuellement pendant une grosse semaine. « L’ampleur du problème, le nombre de personnes touchées et de témoignages, la violence et la douleur dans les histoires, ça a été vertigineux. J’avais tout sous-estimé. Ce que je ne voulais pas qui arrive aux autres m’est arrivé : je me suis perdue. »

Serrer les dents sur le clavier

Margot Cittone, éditrice chez Monsieur Ed, a été la première à la rejoindre comme administratrice. « Je suis une des rares qui n’ont pas vécu d’agression dans le milieu. Du coup, je considère que c’est mon rôle de tenir, parce que c’est trop dur pour celles chez qui ça réactive des traumatismes. » Résultat : elle a passé ses vacances en ligne, dort très peu depuis juillet, s’est isolée et est, de son propre dire, épuisée. « C’est pas grave, tempère-t-elle, c’est important. J’ai tellement confiance que quelque chose de beau et de grand va sortir de ça. »

Tout le monde vivait tant d’émotions, de douleur, de blessures, on voulait tellement tout porter que c’était très dur de poser ses limites et de les faire respecter. On s’est toutes brûlées. J’ai passé là les huit jours les plus intenses de ma vie, en ligne, à donner tout, mon âme et mon corps, aux personnes qui avaient besoin de soutien.

 

Le sens d’un devoir, d’une chose qui doit être faite — d’une mission, presque —, revient dans toutes les entrevues. Aussi chez une des administratrices de Dis son nom. « C’est plus grand que chaque histoire individuelle. Je ne retire pas de satisfaction de ce travail. J’ai juste pas le choix. C’est dans mes valeurs. Je veux soutenir ces mouvements, libérer la parole, nous protéger entre nous, et protéger des victimes potentielles. Au début, je me suis dit : “Vraiment ? Ça va tomber sur mes épaules à moi ? Delphine Bergeron, 37 ans, éducatrice ? C’est moi qui vais prendre cette charge ? La société au grand complet n’a pas été capable d’ajuster ses référents, pis c’est moi qui va lui dire : On peut-tu aborder ce problème ?” Je suis peut-être naïve, mais je crois au système, et qu’on peut l’améliorer. Il suffit qu’on s’exprime, par la voix légale, politique, culturelle ou par les réseaux sociaux. »

Si elle est visée présentement, ainsi que Dis son nom, par une poursuite au civil, Mme Bergeron semble avoir bien su se préserver et protéger sa santé. « La santé mentale, c’est la base, surtout si on veut continuer à moyen et long terme. Il faut prendre chacun soin de soi. On ne peut pas que faire du bénévolat et oublier sa vie. Si mes collègues ne sont pas en forme, ça brime le mouvement. La ressource première, ce sont des gens », dit-elle. Mais, là aussi, tout déborde. « On n’a même pas fini de traiter tous les témoignages reçus depuis cet été… »

Mme Lamontagne, elle, n’a pu garder ses distances. « À un moment donné, c’est comme si j’étais devenue rien d’autre que le groupe. Les autres modératrices ont aussi senti ça. Comme si, pour un moment, on n’avait plus existé en dehors de notre fonction pour ce groupe. Les membres ont peut-être un moment oublié qu’on était des humains, que l’espace netenait pas tout seul. Tout le monde vivait tant d’émotions, de douleur, de blessures, on voulait tellement tout porter que c’était très dur de poser ses limites et de les faire respecter. On s’est toutes brûlées. J’ai passé là les huit jours les plus intenses de ma vie, en ligne, à donner tout, mon âme et mon corps, aux personnes qui avaient besoin de soutien, au point de m’oublier. Mon conjoint me disait : “Tu ne respires plus, faut que tu te couches, et que tu manges.” » Trois mois plus tard, porte-t-elle encore des traces ? Rire étouffé. « Littéralement. Je me suis mise à serrer les mâchoires au point où une de mes dents a fendu. »

Du noir au gris

« C’est la troisième vague de dénonciations, dit Delphine Bergeron. La société est prête à aborder le sujet et à trouver des solutions. Je participe d’un point de vue social, pas personnel : moi, je suis passée par le système de justice quand j’ai dénoncé les agressions que j’ai vécues ; je n’ai pas mis de noms sur la liste. Mais à la quantité de témoignages qu’on reçoit, je ne peux pas dévaloriser ce choix [de la divulgation par les réseaux sociaux]. C’est nécessaire de soutenir ce moyen de dénonciation et de protection. Et je suis surprise que les gens soient surpris de l’existence de ces listes d’agresseurs présumés. Depuis que je suis jeune, ce sont des informations qui se passent en petits groupes, en privé. C’est juste que là, c’est public. »

« Au début, je m’étais dit que j’avais rien à perdre », confie l’autrice Hélène Bughin, qui a nourri et agité le GMSF. « C’était pas vrai, j’avais des choses à perdre, et je les ai perdues. Ça fait mal. » Quoi donc ? « Beaucoup de tranquillité d’esprit. » Silence téléphonique, et des pleurs. « En juillet, c’était clair, tout était en noir et blanc : il y a une situation d’agression et il faut faire cesser ce comportement. Maintenant, c’est plein de zones grises, où on se demande ce qu’on condamne, ce qu’on accepte, jusqu’où on va, ce qu’est une justice réparatrice. J’ai peur que ça divise là où on voulait rassembler. »

Malgré le contrecoup, les poursuites, les menaces reçues en messages privés, elles sont convaincues qu’il y avait, qu’il y a et qu’il y aura quelque chose à gagner. « Quand j’apprends que des politiciens de tous les partis abordent la question, j’ai l’impression qu’enfin ça débouche », dit Mme Bergeron. Mme Lamontagne nomme la nouvelle maison d’édition Diverses Syllabes et les groupes de travail spécifiques formés à l’Union des écrivaines et écrivains québécois et à l’Association nationale des éditeurs de livres comme des conséquences heureuses. La revue Lettres québécoises réfléchit sur le sujet, des textes paraissent dans les revues de création.

Quelles répercussions sur leurs paroles à elles, personnelles ? Delphine Bergeron : « Maintenant, je m’exprime avec des gants blancs jusqu’aux coudes pour respecter les valeurs des gens qui ont mis en avant ce mouvement-là. » Hélène Bughin : « Comme j’ai perdu beaucoup d’admiration envers plusieurs auteurs du milieu, ça me permet d’avoir une pratique d’écriture plus libre. J’ai moins de personnes à impressionner, je peux balayer les contraintes et écrire comme ça me tente. La contrainte de plaire est moins présente que celle d’expérimenter. » Emmanuelle Lamontagne : « Ma parole est devenue beaucoup plus militante. J’ai moins de difficulté à souligner mes malaises dans la vie et dans mes contextes de travail. Je ne ressens plus la nécessité de me taire. » Oui, conclut-elle, il y a eu aussi libération de sa parole, intime et sociale.


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