Québec poursuivi par deux ex-policiers de l’UPAC

Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir

Deux anciens policiers de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) veulent être indemnisés pour plus de 2,6 millions de dollars après s’être retrouvés au cœur de « l’enquête bidon » sur les fuites médiatiques. Ils estiment avoir été victimes d’une « théorie du complot » montée de toutes pièces par la haute direction de l’UPAC en 2017.

Richard Despaties et Stéphane Bonhomme poursuivent le gouvernement du Québec après avoir été respectivement congédié et suspendu. Tous deux ont été faussement soupçonnés d’avoir transmis de l’information au député lavallois Guy Ouellette, qui a été arrêté, mais jamais accusé, en octobre 2017.

Cette année-là, des informations relatives à des enquêtes en cours avaient fait l’objet de reportages notamment du Bureau d’enquête du Journal de Montréal. À l’époque, le commissaire de l’UPAC, Robert Lafrenière, avait promis de coincer les auteurs des fuites et enclenché une enquête.

« Le commissaire [Robert] Lafrenière a adopté pour des raisons inconnues, mais non fondées, la position que le député Guy Ouellette, [Stéphane Bonhomme] et Richard Despaties étaient à l’origine des fuites médiatiques », peut-on lire dans un document de cour.

Or, récemment, l’arrêt des procédures dans le dossier de l’ex-ministre Nathalie Normandeau a jeté un nouvel éclairage sur l’origine des fuites, alors que le juge André Perreault y a souligné que ce sont des membres de la haute direction de l’UPAC qui les auraient orchestrées.

« En se basant sur des suppositions, des hypothèses et des inventions frivoles, ainsi que sur des liens inexistants, la direction de l’UPAC a commencé à enquêter sur certains de ses propres enquêteurs », déplorent les deux hommes dans leurs requêtes respectives.

Dépeints comme des « suspects » et des « ripoux », les deux hommes relatent les effets « dévastateurs » de ces « fausses » allégations sur leur vie et celles de leur famille.

Richard Despatie réclame 1,35 million de dollars et sa conjointe 200 000 $. Quant à M. Bonhomme, il réclame 900 000 $ et sa conjointe 200 000 $.

« De la poudre aux yeux »

Richard Despaties dénonce en entrevue avec Le Devoir le traitement qui leur a été réservé depuis le début de cette saga.

« En temps et lieu, on va démontrer que tout ça, c’était de la poudre aux yeux », soutient celui qui comptait plus d’une trentaine d’années de carrière.

Dans leurs requêtes, les deux anciens collègues soutiennent que « l’UPAC a induit volontairement un juge de la Cour du Québec en erreur afin de soutirer de ce magistrat un mandat de perquisition complètement abusif basé sur des motifs fallacieux et mal fondés ».

Les déclarations sous serment ont reposé sur plusieurs suppositions, souligne M. Despaties. « Disons que [le déclarant] a eu beaucoup d’imagination, il pourrait devenir poète », ironise-t-il.

« Le tout-puissant » Lafrenière

« Depuis environ deux ans, [Richard] Despaties lutte et se bat, seul, contre l’UPAC et surtout contre le tout-puissant Robert Lafrenière, qui le vilipende partout sur la place publique et qui lui fait porter le chapeau des fuites à l’UPAC », peut-on lire dans sa poursuite contre l’État.

Même s’ils demeurent prudents sur l’hypothèse ayant conduit à ce qu’ils deviennent les boucs émissaires dans cette saga, chacun des policiers revient sur la relation acrimonieuse entre le commissaire Lafrenière et le député Guy Ouellette.

Ils soulignent également que l’arrestation de Guy Ouellette et les perquisitions à leurs domiciles coïncident avec le jour où il devait présider la Commission des institutions, à laquelle est redevable l’UPAC. Ce jour-là, la Commission devait se pencher sur la possibilité de faire de l’UPAC un corps de police.

D’autres « coïncidences » sont également soulevées par les deux policiers, soit l’arrestation de Nathalie Normandeau le jour de la présentation du budget provincial en 2016, ainsi que la démission surprise du commissaire Lafrenière le jour des élections en octobre 2018.

Récemment, lors du procès civil de l’ex-numéro deux de l’UPAC, Marcel Forget, qui poursuit Québec pour 2 millions de dollars pour « congédiement déguisé », a soutenu que les tensions entre M. Lafrenière et le député Ouellette étaient entre autres dues au fait que ce dernier était favorable au fait de le remplacer à la tête de l’UPAC par Denis Gallant, ancien inspecteur général de la Ville de Montréal. De plus, M. Ouellette n’était pas enthousiaste à l’idée de transformer l’UPAC en corps de police, tel que le souhaitait M. Lafrenière, selon M. Forget.

Fuites coûteuses

Les fuites de cette enquête ont eu d’importantes répercussions dans les deux dernières années.

La semaine dernière, le directeur général de la Sûreté du Québec, Martin Prud’homme, qui est suspendu depuis plus d’un an, a rompu le silence. Le haut dirigeant soutient être victime d’une « vaste partie de pêche visant à [l]’associer aux fuites médiatiques » de l’UPAC. Il est le gendre de M. Lafrenière et ami avec le député Guy Ouellette. M. Prud’homme a laissé entendre qu’il songe à poursuivre Québec.

Le député lavallois Guy Ouellette a de son côté déjà intenté une poursuite contre le gouvernement pour atteinte à sa réputation ; il réclame de son côté un peu plus d’un demi-million de dollars.

L’ex-premier ministre Jean Charest a récemment intenté une poursuite de plus de un million de dollars accusant Québec d’avoir violé sa vie privée à la suite des fuites de l’enquête Mâchurer menée par l’UPAC.

Les fuites ont aussi été citées lors de l’arrêt des procédures des dossiers des ex-ministres Nathalie Normandeau et Marc-Yvan Côté en septembre.

L’ex-commissaire de l’UPAC Robert Lafrenière avait lancé en octobre 2017 Projet A, une enquête sur les fuites d’informations qui est désormais entre les mains du Bureau des enquêtes indépendantes sous le nom de Projet Serment.

Avec la collaboration de Marie-Michèle Sioui