La prise de conscience se poursuit

Illustration: Julia GR Le mois de juillet dernier a démontré que le silence n’avait pas été totalement brisé alors que des milliers de dénonciations, à la fois anonymes, et à visage découvert, ont envahi les réseaux sociaux.

Trois ans après #Moi-Aussi, des travailleuses du milieu culturel québécois continuent à être la cible de comportements inappropriés de la part de collègues de travail. Un constat inquiétant, qui témoigne néanmoins de la réalité de ce milieu dont l’examen de conscience se heurte à la capacité de sévir contre certaines personnes problématiques.

« Il y a des noms qui reviennent. Il y a encore des prédateurs dont les noms ne sont jamais sortis sur la place publique », soutient l’avocate Virginie Maloney, qui coordonne L’Aparté, une ressource née dans la foulée du mouvement de 2017 afin de contrer le harcèlement et les violences dans le milieu culturel au Québec.

Le mois de juillet dernier a démontré que le silence n’avait pas été totalement brisé alors que des milliers de dénonciations, à la fois anonymes, et à visage découvert, ont envahi les réseaux sociaux.

En quelques semaines, L’Aparté a ouvert 114 nouveaux dossiers liés à des dénonciations, soit l’équivalent du nombre total de dossiers traités dans les deux dernières années. La moitié des appels reçus concernent des cas de harcèlement psychologique, puis l’autre moitié des violences à caractère sexuel.

De nombreuses personnes œuvrant dans le milieu, qui se sont confiées au Devoir, soutiennent devoir continuer à travailler avec des individus aux comportements problématiques.

« C’est inquiétant parce qu’il y a des femmes qui, encore aujourd’hui, vont travailler sans se sentir à l’aise ou en sécurité », souligne Dominic Pilon, président de l’Alliance québécoise des techniciens et techniciennes de l’image et du son (AQTIS).

Doit-on en conclure qu’il y a des « intouchables » ? Non, assurent les différents intervenants contactés par Le Devoir, qui soulignent cependant être aux prises avec les limites juridiques des interventions possibles.

« Nos membres sont en situation précaire, ils sont pigistes, alors aller se mettre la face devant le kodak pour dénoncer quelqu’un, c’est difficile parce qu’elles ont peur pour leur carrière », note M. Pilon.

En 2017, l’AQTIS et l’Union des artistes (UDA) ont été submergés d’appels. Un scénario qui s’est répété cet été.

« Les téléphones sonnent beaucoup et notre milieu n’est pas différent des autres. Partout où il y a du pouvoir, il y a des gens qui l’utilisent mal […] En ce moment, notre but c’est que les gens sortent du silence et puissent exercer leur métier sans peur », souligne Sophie Prégent, présidente de l’UDA.

« Secret de polichinelle »

Sandrine (nom fictif) fait partie de celles qui ont pris le téléphone. Lorsqu’Éric Salvail a été visé par des allégations d’inconduites sexuelles le 16 octobre 2017, puis Gilbert Rozon le lendemain, de troublants souvenirs ont ressurgi, raconte la femme qui a requis l’anonymat par crainte de représailles. Elle raconte avoir été victime d’un homme influent dans le milieu de la télévision en plus d’être témoin de gestes inappropriés à l’égard d’autres femmes dans la dernière décennie.

« C’est un homme dangereux et il y a des producteurs et productrices qui sont au courant », se désole la femme, qui a vécu à deux reprises des attouchements de la part de l’individu en question. « Il m’a pris les seins, dont une fois devant des gens, et tout le monde a réagi en disant : “Tu le sais bien, il est comme ça”. C’est comme si parce que tout le monde le savait, ce gars-là avait le droit de nous toucher », se remémore-t-elle.

Sandrine a également été témoin de l’insistance de l’homme sur une jeune femme lors d’un wrap-party il y a quelques années. « La jeune femme se dirigeait vers la salle de bain et on l’a vu la suivre et l’accoter dans un coin. Il y a des gens qui sont intervenus, ça avait gâché l’ambiance », mentionne-t-elle.

Pourtant, encore aujourd’hui, l’individu travaille sur d’importants plateaux télévisés. Virginie (nom fictif), qui a vécu une situation similaire avec le même homme, est révoltée de le croiser encore quotidiennement. « Je ne peux pas croire qu’on soit obligées de continuer à lui voir la face, alors que presque tout le monde sait qu’il est problématique. J’ai l’impression que l’on continue à mettre des femmes à risque », laisse-t-elle tomber.

Des histoires comme celles de Sandrine et de Virginie, l’AQTIS et l’UDA confirment en avoir eu vent. « On ne peut malheureusement pas confronter de façon frontale quelqu’un seulement sur des allégations, parce que si une victime ne veut pas être identifiée, on doit s’assurer de préserver sa confidentialité », souligne M. Pilon.

Des appels à des réalisateurs et à des producteurs ont toutefois été faits lorsque des noms revenaient à plusieurs reprises.

« Mon prédécesseur a fait le tour de plusieurs producteurs en 2017 et je l’ai refait en 2020 », mentionne M. Pilon.

Alexandre Curzi, qui présidait l’AQTIS en 2017 lors de la vague #MoiAussi, confirme avoir averti des producteurs de comportements inappropriés de certains de leurs collaborateurs sur leurs plateaux de tournage.

« C’était un peu cow-boy comme façon de faire, convient-il. Il fallait trouver une façon d’intervenir parce qu’on parle quand même de la santé et de la sécurité de plusieurs femmes au travail, souligne-t-il. J’ai aussi confronté des gars en leur disant qu’ils avaient eu des agissements, qu’on avait été mis au courant, qu’on ne pouvait rien faire contre eux, mais que c’était inacceptable et qu’on allait les avoir à l’œil », indique-t-il.

« #MoiAussi nous a fait comprendre que chez les femmes, c’était un secret de polichinelle de ne pas se retrouver seules avec certains hommes », poursuit-il.

Après la vague de juillet, L’Aparté aussi s’apprête à rencontrer des employeurs. « On a plusieurs cas en cours, mais c’est très délicat, note Me Maloney. Quand on a fondé L’Aparté, c’est une des premières questions qu’on s’est posées. Que fait-on si on a 15 personnes qui nous appellent pour dénoncer une même personne ? Quand doit-on lever le flag ? » raconte-t-elle. « On a établi qu’il faut le consentement de chacune des personnes pour mener l’intervention. Pour préserver leur confidentialité, on ne peut pas leur dire combien de plaintes on a reçues, mais on peut au moins leur dire qu’elles ne sont pas seules », indique-t-elle.

« Notre objectif est de sensibiliser l’employeur sans nuire au dossier de la victime », ajoute-t-elle.

Prise de conscience

Les mouvements de dénonciation ont par ailleurs eu l’effet escompté, assurent les intervenants, qui mettent en avant l’examen de conscience entrepris par le milieu depuis 2017.

« Il y a une sérieuse évolution des mœurs à tous les niveaux. J’ai connu l’époque où ça jouait du coude, où les réalisateurs étaient des dieux et criaient sur tout le monde. Ce n’est pas encore parfait, mais je pense que le nombre de gestes déplacés a diminué de façon drastique dans les dernières années », estime M. Pilon.

Un avis partagé par Mme Prégent, qui souligne que chaque année, des rappels du code de conduite sont faits aux employés. C’est que dans les derniers mois, en plus des violences sexuelles, un autre fléau de l’industrie a été mis en lumière : le harcèlement psychologique.

Une formation intitulée « Il était une fois… de trop » est offerte par l’Institut national de l’image et du son (INIS), un centre de formation professionnelle en cinéma, télévision et média interactif.

« La formation à l’INIS nous explique ce qu’est le harcèlement sous toutes ses formes, et vous savez, c’est plus dur que ce que l’on pense à le détecter. Je suis là-dedans à longueur de journée et je l’ai coulée, j’ai dû la faire deux fois », confie Mme Prégent.

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