Joyce Echaquan, une mère aimante et rieuse

L’astre autour duquel orbitait la vie de Joyce Echaquan, c’était sa famille. La mère attikamek de sept enfants, dont la mort troublante secoue le Canada cette semaine, aimait avant tout rigoler auprès des siens. Cependant, sa santé fragile ne cessait de modifier sa trajectoire et de lui faire prendre le chemin de l’hôpital.

« Depuis 2014, elle faisait de l’insuffisance cardiaque, raconte sa cousine Karine Echaquan. Malgré sa santé qui était très fragile, elle se remettait toujours sur pied pour soutenir sa famille, pour élever ses enfants. C’était une bonne maman. »

Joyce Echaquan avait 37 ans. Elle vivait avec ses deux filles, ses cinq gars et son mari, Carol Dubé, dans la réserve attikamek de Manawan, dans la région de Lanaudière. Femme au foyer, Joyce était épaulée par sa fille aînée, aujourd’hui âgée de 16 ans et elle aussi maman. Carol, lui, travaillait en foresterie et comme pompier, mais avait ralenti la cadence dans les derniers temps pour prendre soin de sa femme.

Joyce, « c’était une artiste », se rappelle Manon Ottawa, l’une des « matantes » de Joyce. « Elle faisait des dessins, elle faisait de la peinture. Elle aimait dessiner avec ses enfants, qui dessinent beaucoup. C’est comme ça qu’elle s’exprimait », témoigne-t-elle.

Ses proches soulignent que Joyce adorait la nature. Aussi souvent que possible, elle se rendait sur le territoire familial de son père pour passer quelques jours en bonne compagnie. « C’était une femme hypersensible, ajoute Mme Ottawa. Elle pleurait lorsqu’elle voyait un arbre qu’on coupait. Ça l’affectait beaucoup de lire sur la déforestation. Les coupes à blanc, ça l’affectait beaucoup. »

 

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L’an dernier, Joyce tenait mordicus à avoir son septième enfant. « [Précédemment,] elle a eu une grossesse qui a été interrompue par les médecins, parce qu’on lui avait dit qu’elle ne pourrait pas accoucher, raconte Mme Ottawa. On lui avait dit que c’était trop pour elle, étant donné ses problèmes cardiaques. Lorsqu’elle est retombée enceinte [l’an dernier], les médecins voulaient encore lui enlever. Mais elle a dit “non”, elle ne voulait plus qu’on touche à son enfant dans son ventre. »

Un peu plus tôt cette année, Joyce a donc passé plusieurs mois au Centre universitaire de santé McGill (CUSM), à Montréal, pour obtenir de l’accompagnement dans sa grossesse difficile. Elle y a donné naissance à Carol Junior, son petit dernier, qui a maintenant sept mois. Karine et d’autres membres de la famille allaient régulièrement la voir dans la métropole, pour soutenir leur cousine exilée à quatre heures de route de sa communauté.

« On a toujours été très proches avec la famille de Joyce, dit Karine. La famille Echaquan, c’est une famille très, très unie. C’est une grande famille. Le soutien de la famille est très important. »

Solidarité

Mercredi avant-midi, cette même famille se serrait les coudes devant le Centre d’amitié autochtone de Lanaudière, à Joliette. En plein milieu d’un repas tenu à l’extérieur, Chantal Chartrand, une amie de la famille, a annoncé au groupe que la collecte de dons sur Internet a franchi le cap des 100 000 $. Cet argent doit servir à payer les funérailles et venir en aide au veuf et aux enfants.

« Ça touche tous les Autochtones à travers le Canada, dit Mme Chartrand. Je suis une Innue de Sept-Îles, on a aussi des histoires d’horreur comme ça. Moi-même, j’en ai vécu, aussi. C’était mon cœur de mère [qui s’est emballé] quand j’ai vu la vidéo. » Elle espère ouvertement que le décès tragique de Joyce allume un mouvement semblable à celui, aux États-Unis, démarré après la mort tragique de l’Afro-Américain George Floyd sous le genou d’un policier, en mai.

Joyce a fait sa scolarité entière à Manawan. Elle a arrêté ses études environ en deuxième secondaire, se remémore sa tante Manon. Cordiale, jasante et prompte à rire d’elle-même, c’est essentiellement en attikamek que la trentenaire s’exprimait. Elle ne connaissait que quelques mots de français.

Lorsqu’elle devait se rendre à l’hôpital de Joliette, Joyce demandait souvent l’aide de sa cousine Karine, qui habite dans cette ville depuis une dizaine d’années, afin de communiquer avec les médecins. D’autres fois, Joyce utilisait son téléphone pour qu’un membre de sa famille serve d’interprète.

« C’était une femme très joviale. Elle était joyeuse, malgré tous ses problèmes », témoigne Lorraine, la sœur de Karine. Sur son téléphone, elle montre des images de Joyce : les deux cousines tirent la langue et rigolent. « Elle était vraiment collante », dit la femme de 42 ans, qui étudie pour travailler en cuisine. « Elle aimait le monde et était très affectueuse. »

À Montréal, Joyce a laissé derrière elle un excellent souvenir. « Joyce souriait tout le temps, elle portait si bien son nom », se souvient en entretien téléphonique Amélie Villeneuve, l’intervenante en soins spirituels qui a accompagné Mme Echaquan lors de son dernier accouchement. « Elle était très pieuse, très croyante et nous l’accompagnions là-dedans. Elle aimait lire la Bible et nous demandait de prier pour elle, ça l’apaisait quand elle était anxieuse. »

Mme Villeneuve se souvient d’une femme qui n’avait pas peur de se montrer dans toute sa vulnérabilité, mais qui restait forte, confiante et souriante devant l’épreuve. « C’était vraiment une belle femme, pleine de douceur. Je ne comprends pas comment on a pu la maltraiter ainsi. C’est d’autant plus paradoxal qu’elle disait merci tout le temps, elle était tellement reconnaissante des soins qu’elle recevait. »

Avec Jessica Nadeau

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Une version précédente de cet article, qui identifiait erronément le plus jeune des enfants de Joyce Echaquan ainsi que l’hôpital montréalais où elle a été traitée plus tôt cette année, a été modifiée.