Comme un #MeToo autochtone

Depuis lundi, c’est la déferlante: des Autochtones, dont nombreux sont attikameks comme Mme Echaquan, racontent les mauvais traitements qu’ils ont subis dans le système de santé.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Depuis lundi, c’est la déferlante: des Autochtones, dont nombreux sont attikameks comme Mme Echaquan, racontent les mauvais traitements qu’ils ont subis dans le système de santé.

Les uns après les autres, ils ont changé leur photo de profil, sur Facebook, pour afficher le visage de Joyce Echaquan, morte au Centre hospitalier régional de Lanaudière (CHRDL) lundi, pendant que des infirmières la couvraient d’insultes. Et puis ils ont pris le clavier.

Depuis lundi, c’est la déferlante : des Autochtones, dont nombreux sont attikameks comme Mme Echaquan, racontent les mauvais traitements qu’ils ont subis dans le système de santé.

« Les voix entendues sont assez nombreuses pour affirmer que les membres des Premières Nations et les Inuits ne se sentent pas en sécurité lorsque vient le temps de mettre leur santé entre les mains des services publics », écrivait il y a un an le commissaire Jacques Viens, au terme de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec.

Et puis voilà que les histoires défilent. Des mères séparées de leurs enfants après leur accouchement, des patientes à qui l’on a injecté des médicaments auxquelles elles étaient allergiques. Des regards, des remarques, des situations qui les amènent, les uns après les autres, à se demander s’ils ont été traités différemment parce qu’ils sont autochtones.

« C’est comme une espèce de #MeToo avec une posture autochtone. Ça nous est tous arrivé, à un moment ou à un autre », résume l’Innue Caroline Nepton-Hotte, professeure à l’UQAM et membre du Centre interuniversitaire d’études et de recherches autochtones.

Trois transferts, pas de bébé

Vanessa Ottawa-Flamand, de Manawan, fait partie de celles qui ont décidé de partager leur histoire. Le 16 mars 2004, après avoir accouché de son deuxième enfant au CHRDL, elle s’est fait réveiller. On l’a transférée de chambre une première fois. Puis une seconde. On l’a encore réveillée, changé de chambre une troisième fois. Dans la pièce exiguë où elle s’est retrouvée, avec sa cousine qui venait elle aussi d’accoucher, elle n’a pas eu le droit d’amener son nouveau-né.

« J’ai décidé de rester près de mon bébé dans la pouponnière », raconte la femme de 40 ans, aujourd’hui mère de cinq enfants. « Le pédiatre venait et on devait sortir. Donc on a traîné dans le couloir toute la journée. »

Comme Mme Ottawa-Flamand, Leah Newashish s’est rendue à Joliette, à trois heures de route, au moment d’accoucher. Son conjoint est resté à Manawan, parce que le CHRDL lui a fait savoir qu’il aurait à payer sa chambre s’il souhaitait l’accompagner. Elle aussi a été changée de chambre. « Comme Vanessa », a souligné son ami Alexandre Nequado lors d’une conversation avec Le Devoir. « Ils font ça aux femmes autochtones », a répondu Mme Newashish.

À côté d’elle, Alexia Nequado a raconté s’être fait injecter de la morphine lors d’une visite au CHRDL il y a deux ans, malgré ses allergies et malgré le bracelet rouge qu’elle portait pour les identifier. La substance lui a fait perdre connaissance. À son réveil, l’infirmière avait un « ton moqueur », différent de celui qu’elle avait avec les autres patients. « Elle m’a dit : c’est idiot de ta part, tu m’as pas dit que tu avais une allergie », relate la jeune femme. Mme Nequado est retournée au CHDRL pour déposer une plainte formelle, en personne. « Je n’ai jamais eu de nouvelles. »

Depuis, « j’ai peur de tomber malade ou de subir des complications », dit-elle. « J’ai encore plus peur maintenant avec ce qui est arrivé à Joyce. »

Évangéline et sa fille Kristine Bellemare, de Wemotaci, se sont rendues à Joliette mardi pour participer à une veillée à la mémoire de Joyce Echaquan. L’histoire de cette femme leur a rappelé la manière dont le médecin de Mme Bellemare, à La Tuque, banalisait ses problèmes de santé. À l’époque, elle avait voulu porter plainte, mais elle n’a jamais su comment s’y prendre.

Depuis lundi, Mme Bellemare a visionné la vidéo de la mort de Joyce Echaquan plusieurs fois. « Je trouve ça vraiment dégradant, au point où la colère a vraiment pris le dessus », affirme-t-elle.

Sa fille a partagé un texte combatif sur les réseaux sociaux. « Dans la Charte, il est écrit et je cite : “Tout être humain a droit à la vie, ainsi qu’à la sûreté”, “Tout être humain dont la vie est en péril à le droit au secours” », lit-elle.

« On va continuer à foncer pour que tout soit entendu », assure la jeune femme.

Pour elle, pour sa mère et pour les 19 000 personnes qui avaient signé mercredi soir une pétition en ce sens, la mort de Joyce Echaquan n’est ni plus ni moins qu’un meurtre.

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