Représenter à coups de drapeaux

Les drapeaux suscitent passions et tensions et rassemblent les foules partout sur la planète. Sur la photo, Donald Trump lors de la convention nationale du Parti républicain, le 27 août.
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse Les drapeaux suscitent passions et tensions et rassemblent les foules partout sur la planète. Sur la photo, Donald Trump lors de la convention nationale du Parti républicain, le 27 août.

Donald Trump a le drapeau dans la peau. Quand il a livré son discours d’investiture à la dernière soirée de la convention nationale du Parti républicain, le 27 août, il y avait tellement de bannières étoilées derrière lui que le président semblait drapé dans le bleu-blanc-rouge. Deux jours plus tard, des centaines de ses partisans bardés d’équipements militaires organisaient un défilé en camionnettes dans les rues de Portland en agitant d’immenses fanions.

Une vidéo a montré des manifestants antiracistes brûlant un étendard reprenant le slogan Trump 2020 au passage de la caravane qui leur tirait des balles de peinture. En soirée, un milicien de droite a été abattu par un gauchiste qui lui-même a été tué par la police une semaine plus tard.

Les affrontements autour du mouvement Black Lives Matter entre les pour et les contre se font aussi à coups de couleurs. Les partisans de la loi et de l’ordre ont récemment intégré la Thin Blue Line (la mince ligne bleue) au drapeau national pour signifier que la vie des policiers (en uniforme bleu) compte autant (Blue Lives Matter).

Les étendards suscitent passions et tensions, rassemblent les foules partout sur la planète en colère. Ce week-end, des antimasques ont marché à Montréal sous des fleurdelisés (certains tenus à l’envers) ou le bon vieux drapeau des patriotes. À chacun sa rébellion…

En Biélorussie, l’opposition au président Alexandre Loukachenko défile maintenant sous un fanion bicolore, rouge et blanc. Ce drapeau, apparu en mars 1918 après la proclamation de la République populaire biélorusse, a disparu en 1919 après l’invasion soviétique, avant de renaître à la chute de l’URSS en 1990 et d’être à nouveau interdit en 1995, pour finalement devenir un symbole de ralliement pour l’opposition actuelle au régime autoritaire.

« Les drapeaux ont une résonance dans toute communauté, même parmi les personnes qui ne s’estiment normalement pas politiquement engagées dans une cause particulière », écrit au Devoir Katharine Gelber, professeure à l’École de sciences politiques et d’études internationales de l’Université du Queensland, en Australie. « La persistance de leur utilisation, voire l’augmentation peut-être de leur utilisation, est liée à une résurgence mondiale des politiques nationalistes, dans lesquelles certains dirigeants utilisent des symboles du nationalisme pour présenter une réponse excessivement simpliste à des problèmes politiques complexes. »

Persistance symbolique

Le bout de tissu orné et coloré tire sa force et son efficacité de sa simplicité symbolique malléable, adaptable à toutes sortes de circonstances, y compris les compétitions sportives. « Beaucoup de choses peuvent devenir des symboles politiques, les gâteaux de mariage, par exemple, dans le débat sur le mariage entre personnes du même sexe, fait remarquer la professeure australienne. Mais les drapeaux sont particulièrement puissants. »

La professeure Estelle Lebel, associée au Département d’information et de communication de l’Université Laval, en rajoute au sujet de cet omnipotent moyen d’expression idéologique.

« Le drapeau n’est pas une image, fait-elle remarquer par courriel. Il signifie par convention, et non par analogie ou ressemblance. Le symbole est pour la chose elle-même. C’est un raccourci pratique et efficace, comme le sont les stéréotypes. Un drapeau est un symbole d’identité. La gestion des identités à long terme est de l’ordre du symbolique. Trump essaie d’associer son image à celle des États-Unis ; il veut se faire le symbole de l’America great again. »

La professeure québécoise rappelle que les idées, les idéologies, n’ont pas de corps : elles restent des essences qui ont besoin de substances pour se manifester, des abstractions qui doivent s’incarner dans la matière. « D’autant plus en ces temps de médiatisation visuelle omniprésente, ajoute-t-elle. Le signe sur le [véhicule] tissu (le plus souvent, mais sur d’autres surfaces parfois utilitaires) étend dans l’espace et dans le temps la présence de l’idée, de l’État, de l’idéologie. Il la rappelle, il l’impose, la revendique en exigeant le respect. »

Photo: Michal Cizek Agence France-Presse En Biélorussie, l’opposition au président Alexandre Loukachenko défile maintenant sous un fanion bicolore, rouge et blanc. Ce drapeau, apparu en 1918 après la proclamation de la République populaire biélorusse, a connu une histoire tumultueuse et a été interdit plusieurs fois avant de finalement devenir un symbole de ralliement pour l’opposition actuelle au régime autoritaire.

Les statues semblent capables de concentrer la même charge émotive. Les États-Unis se déchirent depuis des années autour de l’usage et de la signification du drapeau des États confédérés d’Amérique comme des monuments aux confédérés. La Croix du Sud est aussi surchargée de sens que les vieilles représentations équestres de généraux esclavagistes.

« Les statues présentent une autre forme d’expression active, dit Mme Gelber. C’est pourquoi elles ont été érigées par ceux qui les ont érigées et c’est pourquoi il est également important de les abattre. Célébrer une cause par un moyen durable est un acte très politique. Mais la situation politique a changé et les gens reconnaissent que nous ne devrions plus célébrer certains aspects de notre histoire, comme l’esclavage, et qu’il faut reconnaître le mal que le passé a causé et continue de causer. »

La manipulation du symbole se fait de tous bords, tous côtés. Reste que le patriotisme américain étonne et détonne à l’échelle mondiale.

« Les États-Unis ont développé une culture politique valorisant l’individualisme et le libertarisme par rapport à d’autres formes d’organisation sociale, explique la politologue australienne. L’Europe a une tradition sociale-démocrate plus forte, dans laquelle les individus comprennent (de manière générale bien sûr) la nécessité de freiner certaines actions individuelles pour le plus grand bien de la société et pour pouvoir relever les défis mondiaux. Cet individualisme des États-Unis contribue à une adhésion plus forte au drapeau national. »

Pas une liberté absolue

Paradoxalement, certains zélateurs de la liberté individuelle (« The land off the free… ») voudraient interdire la profanation du drapeau national. Plusieurs tentatives dans ce sens ont échoué. Donald Trump a même associé les protestations de joueurs de football mettant un genou à terre pendant l’hymne national à un sacrilège.

Mme Lebel revient sur cette idée du drapeau (ou de la statue) comme support d’une représentation. « Brandir ou piétiner un bout de tissu se fait pour la glorification ou le rejet de ce qu’il représente, écrit-elle. Ce n’est qu’un support. Rien ne sert de jouer les iconoclastes, ce serait un peu comme tirer sur le messager. Le drapeau est l’intermédiaire qui permet à son porteur de promouvoir, de faire voir, son idée, son allégeance. Comment faire autrement devant des caméras chronométrées ? On se bat par drapeaux interposés : simplification de l’argumentation politique au jeu de stéréotypes. »

La professeure Gelber dit pourtant qu’agiter un drapeau, n’importe quel drapeau, n’est pas une liberté absolue et fondamentale dans une société démocratique.

Lors du week-end des tensions à Portland, des radicaux de l’extrême droite antimasques ont pris d’assaut le Reichtag à Berlin en arborant des symboles nazis (maintenant interdits en Allemagne) et des drapeaux du deuxième Reich (fanion autorisé) en usage jusqu’à la fondation de la République de Weimar en 1918. Les mêmes couleurs (noir-blanc-rouge) ont d’ailleurs été réintroduites par le troisième Reich en 1933 avec l’ajout d’une croix gammée.

« La liberté d’expression n’est pas absolue, même aux États-Unis, écrit Mme Gelber. Les drapeaux peuvent être interdits pour de nombreuses raisons. […] Les citoyens n’ont pas le droit, ni ne peuvent revendiquer le droit en vertu du principe de la liberté d’expression, d’agiter un drapeau quelconque. Les sociétés démocratiques libérales ont convenu que la liberté d’expression a ses limites, et lorsque l’utilisation d’un drapeau dépasse ces limites, elle peut être interdite ou restreinte. »

À voir en vidéo