La liberté dans les voiles

La voile adaptée est rendue possible grâce à de petits bateaux profilés, aux coques insubmersibles, lestées d’une quille de 150 kilogrammes et dotées d’un gouvernail et d’écoutes pour les voiles. Ces embarcations sont dirigées avec un simple «manche à balai». Sur la photo, le lac Saint-Louis dans le secteur de Pointe-Claire, dans l’ouest de l’île de Montréal.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La voile adaptée est rendue possible grâce à de petits bateaux profilés, aux coques insubmersibles, lestées d’une quille de 150 kilogrammes et dotées d’un gouvernail et d’écoutes pour les voiles. Ces embarcations sont dirigées avec un simple «manche à balai». Sur la photo, le lac Saint-Louis dans le secteur de Pointe-Claire, dans l’ouest de l’île de Montréal.

Sur terre, ils étaient doublement confinés. D’abord dans un fauteuil roulant, puis menottés par la peur de la contagion. Mais depuis la mi-juillet, des marins handicapés retrouvent leur liberté, celle qui leur redonne des ailes une fois les voiles de leur embarcation adaptée hissées.

Un sifflet, un émetteur radio, une petite manette. C’est tout ce dont a besoin Guy, laissé paraplégique par un accident de moto en 2007, pour communier avec la rose des vents et fendre les vagues du lac Saint-Louis. Sur l’onde, il est un homme libre. Libre d’aller où il veut. Libre d’oublier son fauteuil roulant resté sur le quai, le temps d’une risée.

Cet été, Guy et Marc, deux marins aguerris, ont fait partie de la poignée de ceux qui ont pu renouer avec la voile adaptée, en dépit de la pandémie. Un sport rendu possible grâce à de petits bateaux profilés, aux coques profondes et insubmersibles, lestées d’une quille de 150 kilogrammes et dotées d’un gouvernail et d’écoutes pour les voiles. Ces embarcations sont dirigées à l’aide d’un simple « manche à balai ».

D’ordinaire, un accompagnateur monte à bord de ces embarcations. Mais faute d’espace pour assurer deux mètres de distance sur ces bateaux, ces marins atypiques ont dû prendre le large en solo cet été, munis d’un émetteur-récepteur. Au cas où. Seuls sur les flots, comme n’importe quels autres mordus de voile. « Les bateaux sont désinfectés entre chaque marin, mais seuls les plus doués peuvent partir sans instructeur », explique Véronique Fortier, instructrice depuis neuf ans à l’Association québécoise de voile adaptée (AQVA).

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Guy Bergeron a été laissé paraplégique par un accident de moto en 2007.

« Sur l’eau, ma seule contrainte, c’est le vent ! », insiste Guy, impatient de larguer son fauteuil roulant en cet après-midi d’été lourd et orageux.

Un cumulonimbus vient de déverser des trombes d’eau sur la petite marina du club nautique de Pointe-Claire, où est amarrée la flottille de l’AQVA. Dès le ciel apaisé, trois moniteurs portant le masque glissent sous le fauteuil de Guy les sangles d’un lève-personne pour le déposer délicatement sur le siège d’un des bateaux adaptés. Une petite merveille de voilier qui peut être manié non seulement du bout des doigts, mais aussi du bout des lèvres !

À un souffle du grand large

C’est grâce à René Dallaire, devenu quadriplégique après un grave accident de ski alpin, que ce sport a pris son essor au Québec. Après s’être sectionné la moelle épinière, le jeune champion de ski de 19 ans ne pouvait plus compter que sur son seul souffle pour diriger son fauteuil roulant, grâce à un contrôle buccal.

C’est à Vancouver qu’il a découvert l’existence des voiliers adaptés, équipés du même système contrôlé par le souffle, surnommé « Sip [aspirer[ and puff [souffler] ». « Rick Hansen, qui a fait le tour du monde en fauteuil roulant, avait reçu un premier bateau adapté à l’Expo 86. Puis 13 voiliers ont été développés au Canada. J’ai trouvé ça si extraordinaire que j’ai tout fait pour en ramener à Montréal. »

Avant cette découverte, l’ex-sportif n’était plus qu’un spectateur passif et envieux. « Le fauteuil roulant, ça reste une contrainte, un moyen d’aller d’un point A à un point B. Mais, sur l’eau, je suis devenu un marin comme tous les autres ! »

Sur l’eau, ma seule contrainte, c’est le vent! 

 

Fondateur de l’Association québécoise de voile adaptée en 1996, ce pionnier de la voile adaptée dispute de nombreuses régates et a intégré la Flotte d’or, qui regroupe les marins qui prennent part aux épreuves nationales de voile adaptée tenues chaque été dans diverses villes du pays.

« J’ai deux pailles : une pour contrôler le gouvernail et l’autre, pour les voiles. Ça a été tout un apprentissage de diriger le bateau, en aspirant et en soufflant. Je ne pensais jamais être capable de le faire », précise René Dallaire.

Les bateaux de l’AQVA peuvent accueillir autant des personnes atteintes d’une déficience physique depuis la naissance que celles limitées à la suite d’un traumatisme, d’un accident vasculaire cérébral ou d’une maladie évolutive. « Même des non-voyants, aidés d’un accompagnateur, peuvent faire de la voile ! Ils peuvent sentir le vent, les courants… », affirme René Dallaire.

Plénitude

Malgré son handicap sévère, ce navigateur hors pair a réussi à finir ses études et à se rebâtir une vie. Mais la voile lui a apporté beaucoup plus. « La plénitude ! »

Et depuis 1994, son plaisir consiste à faire découvrir ce même sentiment à d’autres personnes handicapées. « 120 personnes au Québec partagent maintenant cette plénitude, dit-il. Et 150 autres l’expérimentent lors de sorties accompagnées. »

Cet été, ce pionnier n’a pu, malheureusement, renouer avec cette sensation unique. Après 50 ans passés en fauteuil roulant, sa condition l’empêche pour l’instant de rester assis trop longtemps, et la COVID-19 est venue chambouler tous ses déplacements. « Ma seule consolation, c’est que les compétitions sont reportées à l’an prochain ! », dit-il.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les bateaux de l’Association québécoise de voile adaptée peuvent accueillir autant des personnes atteintes d’une déficience physique depuis la naissance que celles limitées à la suite d’un traumatisme, d’un accident vasculaire cérébral ou d’une maladie évolutive. Sur la photo, un marin est transporté de son fauteuil roulant à son embarcation à l’aide d’un lève-personne.

Pour Guy, Marc et plusieurs autres marins handicapés (sur terre), ces échappées nautiques ont été salvatrices après des mois de confinement. Si, un jour, leur force musculaire venait à décliner, ils pourront toujours naviguer, grâce à l’ajout d’une assistance électrique sur les commandes du bateau.

« Depuis juillet, je sors en voile deux à trois fois par semaine, dit Guy, tout sourire. Je peux partir deux heures et tout oublier ! »

Oublier la COVID-19, les masques, la deuxième vague, l’obsession des deux mètres, alouette ! Surtout quand les vents de 25 à 30 nœuds agitent les eaux du lac Saint-Louis.

« L’autre jour, après deux heures, on était crevés. Et trempés ! Parfois, la vague passe carrément par-dessus le bateau ! », raconte Marc. Mais de cette vague-là, ces marins ne s’en inquiètent pas le moins du monde. Car COVID-19 ou pas, c’est elle qui les aide à tenir bon la barre et à garder le vent en poupe, sur terre comme sur mer.

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