De l’espace ouvert au télétravail

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Le bureau est une sorte d’objet social total, celui d’une «humanité assise», comme le dit le sous-titre du livre de Pascal Dibie.

Avec ses 213 mètres de hauteur et sa cinquantaine d’étages, la Metropolitain Life Insurance Tower, érigée entre 1893 et 1909 à Manhattan, a été le plus haut gratte-ciel américain avant d’être détrôné en 1913 par le Woolworth Building. Selon un décompte de 1914, cette ruche administrative, conçue par la firme Napoléon Lebrun & Sons pour imiter le campanile de la place Saint-Marc à Venise, abritait 3659 employés de bureau (2371 femmes et 1288 hommes) aidés par 600 techniciens à l’imprimerie, aux cuisines, à l’entretien.

« Ces immeubles surdimensionnés deviennent de véritables “objets urbains”, en ce sens qu’ils contribuent à arrimer aux réseaux mondiaux une partie de la ville où ils sont implantés et d’où ils dépassent », explique le professeur français Pascal Dibie dans sa toute chaude et passionnante Ethnologie du bureau (Éditions Métaillé), en citant ce célèbre exemple new-yorkais. « Devenu par son seul aspect une adresse, le gratte-ciel — ou la tour — réussi est celui qui par sa seule silhouette évoque immédiatement la ville où il a poussé, ajoutant à sa présence symbolique du réel jusqu’à devenir un simple “produit” que l’on décline partout et sous toutes les formes. »

Un modèle souvent imité

Montréal a vite imité le modèle, les mêmes causes produisant les mêmes effets. L’édifice de la compagnie d’assurances Sun Life, érigé ici entre 1912 et 1933, le plus élevé de l’Empire britannique à l’époque avec ses 122 mètres de hauteur, accueillait quotidiennement 1600 cols blancs et des milliers de clients. La Place Ville-Marie des architectes Cobb et Pei, édifice le plus haut du Commonwealth à sa création, peut recevoir 10 000 employés.

La métamorphose urbaine exceptionnelle amorcée il y a trois siècles a tenu jusqu’au décret 177-2020 du 13 mars du gouvernement du Québec pour faire face au vilain virus pandémique. L’état d’urgence sanitaire a vidé d’un coup les rues, les magasins, les restaurants, les bars, les théâtres, et bien entendu toutes les tours de bureaux. Adieu centre-ville, plus rien ne va.

Une mauvaise réputation

« Le bureau, au fond, c’est un espace mythique, explique le professeur Dibie en entrevue au Devoir. Il existe en vrai, mais aussi dans la tête des gens. Ce n’est pas juste un meuble, une pièce, c’est le monde du travail, le monde des relations sociales, c’est toute la vie. »

Bref, le bureau est une sorte d’objet social total, celui d’une « humanité assise », comme le dit le sous-titre de son livre. « N’importe quel objet, si vous l’étudiez correctement, toute la société vient avec », ajoute le savant, qui a déjà analysé, entre autres, la chambre à coucher et la porte.

Le bureau comme objet, comme lieu, comme mythe n’a franchement pas très bonne réputation. Ce n’est pas l’usine des prolétaires, évidemment, tout en demeurant un lieu souvent angoissant, absurde et méchant, comme le montre la littérature de Courteline à Kafka, la télévision de Caméra café à The Office.

« À mon avis, on est resté sur une image à la Zola, dit M. Dibie. Il a accouché d’un imaginaire du bureau comme Dante a engendré un imaginaire de l’enfer. Il faut dire qu’à son époque, au XIXe siècle, l’employé y passait 11, voire 14 heures par jour. »

L’aire ouverte (open space), qui reprend la configuration monacale des copistes, s’étend à compter des années 1860, d’abord parmi les banques, puis parmi les compagnies d’assurances. Elle s’étend finalement à toutes les entreprises (dont les médias), comme un panoptique de surveillance contre l’oisiveté présumée des ronds-de-cuir. « Gérer la discipline des bureaux, c’est une obsession des patrons », résume le spécialiste.

En même temps, à la longue, ce monde du travail tertiaire a offert un espace de liberté où les femmes ont aidé à pacifier les rivalités masculines. « Au début, on les intégrait pour qu’elles se trouvent un mari et comme pianistes, pour faire de la copie. Elles sont maintenant partout dans la hiérarchie. La révolution n’est pas terminée, mais elle avance. »

Le bureau, au fond, c’est un espace mythique. Il existe en vrai, mais aussi dans la tête des gens. Ce n’est pas juste un meuble, une pièce, c’est le monde du travail, le monde des relations sociales, c’est toute la vie.

Le bureau a aussi fourni un espace d’agrément, l’ergonomie, la climatisation, l’éclairage et l’architecture aidant. Les Allemands ont inventé le Bürolandschaft, le bureau paysager, qui fait pénétrer la nature dans la salle de travail. Les sièges sociaux des Google et compagnie ont été construits sur ce modèle. Le QG de la Caisse de dépôt aussi.

« Entre la lampe à l’huile, celle au gaz, puis l’ampoule et maintenant les lampes temporisées, on voit une transformation du confort, dit l’ethnologue, qui décortique tous ces éléments dans son livre. Certains bureaux acquièrent presque la qualité d’un hôtel maintenant. »

Si on ne va plus au bureau à New York, à Paris ou à Montréal, que va-t-il advenir de ces plus ou moins beaux espaces, des centres-villes et des villes elles-mêmes ? Le bureau a un long passé, mais quel est son avenir ?

L’ethnologue ne veut pas jouer les devins. Il fait cependant observer que la pandémie accélère et confirme en fait des mutations déjà bien enclenchées.

À l’évidence, le télétravail et le flexitravail qui se généralisent existaient déjà. Il y avait 25 000 télétravailleurs en France en février. Ils sont maintenant trois millions dans ce pays pourtant réputé pour ses petits chefs.

Cela va-t-il durer ? Est-ce même souhaitable, comme on le claironne beaucoup ?

« Ce n’est pas qu’on ne va plus au bureau, c’est plutôt que le bureau nous poursuit jusque chez nous, écrit l’ethnologue. Ce n’est pas nouveau, mais la nuance existe entre étudier physiquement un dossier pour le lendemain et être submergé de “mails pour le bureau” jusque tard le soir, les dimanches et les jours fériés. »

La mort du bureau

La relation distendue et infidèle au travail se répand aussi avec les nouvelles générations. Les slashers combinent deux, trois, quatre boulots, un alimentaire et d’autres gratifiants. Ils peuvent démissionner à la moindre contrariété. Ils chérissent l’autonomie et l’horizontalité des rapports. Ces « psytoyens » veulent du bonheur, pas nécessairement un emploi de bureau… au bureau.

« Avant, on pensait que, quand on avait un emploi, il fallait le garder toute sa vie, et les patrons répétaient qu’on était chanceux de l’avoir. Les plus jeunes ne veulent plus se plier au pupitre. Il n’y a d’ailleurs aucune raison de passer sa vie à travailler au lieu de se laisser du temps pour des activités qui rendent heureux. »

De plus, la robotisation et l’intelligence artificielle préparent une société, sinon sans emplois, au moins avec beaucoup plus de chômage forcé ou alors faite de petits boulots forçant à bosser de plus en plus pour joindre les deux bouts.

Quoi que souhaitent les pluritravailleurs, les jobs disponibles à la maison ne vont pas non plus être nécessairement très gratifiantes ni même payantes. Et elles pourraient finalement les transformer en pigistes à la pièce, en lumpenproléraires du pica, en exploités du clic à la maison.

« Les syndicats n’ont pas réussi à prendre ce tournant. Ils n’ont pas compris que les choses s’individualisent et que c’est très compliqué de rassembler les gens. On s’isolera de plus en plus. On s’enfermera dans une forme d’insociabilité tous ensemble. On se suivra en réseau et en même temps on bossera chacun chez soi la nuit pour gagner trois roubles. »

La société hypermoderne ne se réduit pas au bureau non plus. La pandémie a également exacerbé la division entre les cols blancs et les cols bleus, les premiers en télétravail, les seconds sur la route pour leur livrer des paquets (pour faire court) à la maison, et surtout pas au centre-ville. « Oui, mais on n’en parle pas », tranche l’ethnologue.

  
 

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