À la mémoire des pensionnats autochtones

Groupe d’élèves du Pensionnat indien de Brandon (Manitoba), 1946
Photo: Bibliothèque et Archives Canada (PA-048574) Groupe d’élèves du Pensionnat indien de Brandon (Manitoba), 1946

Pendant que le débat sur l’héritage de John A. Macdonald fait rage, le système de pensionnats autochtones orchestré sous son règne a été officiellement reconnu par Ottawa comme un pan « sombre » de l’histoire canadienne mardi. Un geste symbolique salué par des associations autochtones, mais qui doit paver la voie à des mesures plus concrètes, selon des experts.

Le régime des pensionnats indiens est « l’un des événements les plus tragiques de notre histoire, une période honteuse qui continue de causer de la douleur et de la souffrance aujourd’hui », a déclaré mardi le ministre fédéral de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, également responsable des sites et monuments historiques.

Son gouvernement a ajouté leur création à la liste des événements marquants de l’histoire du Canada. Deux anciens pensionnats ont aussi été classés lieux historiques, à la demande de survivants et de leurs descendants. D’autres sites sont sous la loupe, mais aucun au Québec pour le moment.

Le premier établissement désigné est situé au Manitoba, dans la réserve de Keeshkeemaquah, près de Portage la Prairie. L'édifice existe toujours, converti en centre communautaire par la Première Nation Long Plain.

La deuxième école résidentielle — démolie en 1986 — surplombait le village de Shubenacadie en Nouvelle-Écosse. Des enfants micmacs et malécites du Québec l’ont notamment fréquenté.

Le système des pensionnats autochtones a existé de 1883 à 1996. Plus de 150 000 jeunes y ont été envoyés de force pour « tuer l’Indien dans l’enfant », arrachés à leur famille, coupés de leur langue et de leurs traditions ancestrales. Près de 3200 d’entre eux y sont morts.

Pour les survivants, les traumatismes causés par les innombrables abus physiques, psychologiques et sexuels ont traversé les générations. Un « génocide culturel », avait statué la Commission de vérité et réconciliation (2008-2015).

La reconnaissance historique des pensionnats faisait partie des 94 recommandations de son rapport final pour faire progresser la réconciliation. Ottawa accède ainsi à la 79e d’entre elles, cinq ans après le dévoilement du volumineux document. Le gouvernement promet de toutes les mettre en place, a réitéré mardi Jonathan Wilkinson.

Réactions

La désignation des pensionnats de Long Plain et de Shubenacadie en tant que lieux historiques nationaux est un « signe encourageant », a réagi le chef national de l’Assemblée des Premières Nations, Perry Bellegarde. Ce geste attendu garantit « que l’histoire tragique des pensionnats indiens et des survivants ne sera pas oubliée par les générations futures ».

« Le gouvernement et la population canadienne ont un devoir de mémoire envers cet épisode grandement tragique, et ce geste en est un dans la bonne direction », a renchéri par voie de communiqué l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL).

« C’est un geste de bonne volonté, sans grandes avancées. Il n’y a pas eu de concessions juridiques ou même politiques », analyse de son côté Sébastien Brodeur-Girard, professeur à l’École d’études autochtones de l’UQAT.

Il voit toutefois d’un bon œil que les recommandations de la Commission de vérité et réconciliation « continuent de cheminer » à Ottawa. Et puis, l’action symbolique de mardi n’est pas anodine. « La mémoire du pays est en train d’être redéfinie. »

Martin Papillon, politologue et spécialiste des droits des peuples autochtones, abonde dans le même sens. Le travail de réconciliation entamé par le gouvernement Trudeau passe par ce type d’action « relativement facile à poser », dit-il. « Mais il est surtout ailleurs ».

Ottawa doit s’attaquer selon lui aux « inégalités structurelles » que vivent les peuples autochtones, une situation qui découle directement des « erreurs du passé » dont font partie les pensionnats. « On change le nom des rues, des édifices, on reconnaît notre passé peu glorieux, mais quand il s’agit de la discrimination que vivent les Autochtones, de l’eau potable dans les réserves, des enfants placés dans les familles d’accueil, on agit moins. »

Martin Papillon espère également que Ottawa échafaude d’autres mesures pour éduquer la population sur la réalité des pensionnats et « rendre visible » l'histoire des autochtones. Le cursus scolaire devrait entre autres en faire état.

« Les désignations de pensionnats autochtones annoncées aujourd’hui ouvriront la voie à de futures activités de commémoration à l’échelle communautaire », assure de son côté le cabinet du ministre Wilkinson.

À voir en vidéo

7 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 2 septembre 2020 06 h 35

    C’est d’une tristesse absolue cet apartheid encore de nos jours. Le colonialisme a tué, il tue encore. Merci.

    • Serge Pelletier - Abonné 3 septembre 2020 04 h 12

      Mais, M. Montoya, les premiers concernés, les "premières nations" refusent que la Loi sur les Sauvages de McDonald soit enlevée. Ils ne veulent pas, absolument pas devenir comme tous les citoyens canadiens... De simples citoyens, avec les droits et privilèges des simples citoyens. même le duo Trudeau (père) et Chrétien a reculé sur cela (abrogation de la Loi) vers 1969-1970. Par la suite, tous les gouvernements successifs d'Ottawa ont échoué...

      Quant à l'apartheid qui est proclamé par certains, on en est fort loin du système qui avait cour en Afrique du Sud.

      Il y a beaucoup de désinformations qui circulent sur "les pauvres indiens du Canada". Et c'est toujours la même chanson, avec les mêmes "cas de pauvretés extrêmes" qui ressortent dans les les divers médias... Étrangement, c'est le silence complet sur les "affaires normales de la Loi" qui les avantages... En fait, actuellement c'est comme si l'on prenait les pires ghettos ou quartiers de Montréal, de Québec, ou de n'importe où du Québec, pour décrire les piètes conditions de vie de toute la population du Québec.

      Il y a aussi confusion entre ceux qui sont réellement couverts par la Loi de McDonald, et les autres qui ne sont pas couverts (les inuits (anciement dits eskimos, entre autres). Et que dire de l'apartheid qui a cour sur la réserve de Kahnawake. Endroit où une Mohawk de naissance et de famille y habitant depuis le début de la réserve est expulsée de la réserve si elle ou se marier avec un non mohawk de l'endroit, que le marié soit-il, ou non, "indien" d'une autre nation couverte par la Loi de McDonald. Ceci ne s'applique pas aux hommes mohawks de la réserve qui se marisent avec qui ils veulent, et peuvent y demeurer...

      Pour les USA, les conditions de vie de certaines "réserves" sont aussi lamentables, mais d'autres sont de beaucoup plus avantageuses que la mojorité des "blancs". Le cas des Séminoles de Floride, et y habitant encore car non déporté, en fait une nation très riche. Il faut le savoir.

  • Pierre Rousseau - Abonné 2 septembre 2020 08 h 45

    « Commémoration » d'un génocide

    Tout le monde semble se féliciter de ce geste symbolique sans toutefois se demander ce qui arrive aux 95 autres recommandations de la Commission de vérité et réconciliation et encore moins de l'Enquête nationale sur les femmes et filles autochtones disparues ou assassinées. Ça c'est sans parler des 440 recommandations de la Commission royale sur les peuples autochtones de 1996... C'est facile de faire des gestes symboliques, des excuses, car ça n'engage à rien.

    Qu'en est-il des vraies questions et de la décolonisation du pays ? À peu près rien. Malgré le fait que les tribunaux ont reconnu le titre autochtone sur leurs territoires ancestraux, une seule Première Nation l'a obtenu... après 10 ans de litige devant les tribunaux et malgré l'opposition persistente du gouvernement fédéral ! La vraie discrimination, celle qui est systémique, continue toujours de plus belle et bien des Premières Nations sont toujours sujettes à la loi coloniale sur les Indiens qu'a contribué à mettre en place le fameux J.A. Macdonald.

    Le fédéral fait des gestes symboliques mais tourne le dos aux gens de Kanesatake après 30 ans de procrastination au sujet de leur territoire ancestral; ça c'est la réalité de la volonté des libéraux fédéraux de ne rien faire pour entrer dans un véritable processus de décolonisation du pays. Le colonialisme est bien vivant dans ce pays et ce n'est pas demain la veille qu'on pourra parler de réconciliation.

  • Léonce Naud - Abonné 2 septembre 2020 10 h 56

    Une question pour Martin Papillon, politologue (U. de M.)

    Question : Selon la Loi fédérale sur les Indiens, une personne acquiert elle le Statut légal Autochtone lors de la fécondation ou bien à la naissance ?

    Avant la fécondation, une personne n’existe pas. Après la mort, une personne n’existe plus. Selon la Loi fédérale sur les Indiens, le Statut légal Autochtone ne peut donc apparaître qu’à un moment précis entre la fécondation et la mort. Quel est précisément le moment en question ?

    Par ailleurs, si le Statut légal Autochtone ne procède pas de la composition biologique ou chimique de quelque mystérieux fluide lors de la fécondation (ADN), par quel miracle ce Statut légal prend-il force lorsque le foetus émerge à l'air libre ?

  • Gilles Sauvageau - Abonné 2 septembre 2020 11 h 37

    Cet apartheid est sans équivoque et très triste !!!

  • Léonce Naud - Abonné 2 septembre 2020 20 h 03

    Seconde question pour M. Martin Papillon, politologue à l'Université de Montréal

    M. Papillon : ma première question demeurant sans réponse, en voici une deuxième.

    Existe-t-il des recherches comparatives portant sur les parcours de vie d'Autochtones ayant fréquenté des écoles résidentielles durant cinq années ou plus et les parcours de vie d'autres Autochtones n'ayant jamais fréquenté d'écoles résidentielles de leur vie ? Combien de recherches là-dessus et quels titres ? Merci.