Disciplinés, les voyageurs canadiens?

Dans la semaine du 25 au 31 mai, 68 982 voyageurs (à l’exception des camionneurs) ont traversé la frontière.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans la semaine du 25 au 31 mai, 68 982 voyageurs (à l’exception des camionneurs) ont traversé la frontière.

Depuis que le Canada impose des quarantaines obligatoires à l’entrée au pays, 38 contraventions et 1 sommation ont été remises à des voyageurs récalcitrants, selon les cas rapportés à l’Agence de la santé publique du Canada. Plus de 2 millions de voyageurs ont dû se soumettre à une quarantaine stricte de 14 jours depuis la fin mars. Des voyageurs qui sont soit bien respectueux des règles soit bien peu surveillés.

« Les voyages ont été la route principale de dissémination globale de la première vague de COVID-19, rappelle Donald Cuong Vinh, infectiologue et microbiologiste au Centre universitaire de santé McGill (CUSM). C’est sûr et certain que les quarantaines au retour de voyages sont nécessaires pour réussir à éviter [ou à limiter] une deuxième vague. »

Les règles sont strictes : au retour d’un voyage, aucune sortie n’est permise — pas même pour aller marcher — et aucune visite d’invités (même à l’extérieur) n’est tolérée pendant 14 jours, période durant laquelle les voyageurs doivent surveiller l’apparition de symptômes liés à la COVID-19.

Les sanctions annoncées le 25 mars pour le non-respect de ces mesures comprennent une amende pouvant aller jusqu’à 750 000 $, une peine d’emprisonnement de 6 mois ou encore une relocalisation dans une installation de quarantaine.

 

Cinq mois plus tard, Le Devoir a appris qu’aucun voyageur délinquant ne s’est vu imposer jusqu’à ce jour une peine de prison et personne n’a été conduit dans une installation de quarantaine. Quant aux amendes déjà données, elles oscillent entre 275 $ et 1000 $. D’autres sanctions pourraient toutefois s’ajouter pour les 38 voyageurs épinglés en date du 24 août, précise l’Agence de la santé publique du Canada, responsable de l’application de la Loi sur la mise en quarantaine. Et certains cas pourraient ne pas avoir été portés à la connaissance de l’Agence.

La Gendarmerie royale du Canada (GRC) mentionne que, dans le territoire qu’elle dessert, une seule personne a été formellement accusée (la sommation mentionnée plus haut). « Le sujet est entré au Canada et ne s’est pas mis en quarantaine […] », indique par écrit la caporale Caroline Duval, de la GRC.

Sensibilisation

L’Agence de la santé publique du Canada mise principalement sur la sensibilisation pour faire respecter les quarantaines obligatoires. À leur entrée au pays, les voyageurs sont informés des conditions énoncées dans le décret d’isolement obligatoire et doivent fournir l’adresse où ils séjourneront pendant leur quarantaine.

Dans un courriel transmis au Devoir, l’Agence mentionne que des courriels et un message téléphonique enregistré sont envoyés pendant la période d’isolement pour « fournir des rappels et des suggestions sur la façon de maintenir la conformité ». Or, plusieurs voyageurs interrogés par Le Devoir ont dit n’avoir jamais reçu de tels appels ou courriels.

Des appels « réels » sont également effectués par des agents de quarantaine pour assurer le respect des conditions, mentionne l’Agence. En date du 24 août, 407 661 appels réels ont été effectués. S’il est impossible de joindre une personne, ou si une personne est soupçonnée de ne pas se soumettre intégralement à la quarantaine, l’Agence transmet l’information aux autorités policières.

En date du 1er août, la GRC dit avoir « pris des mesures à l’égard d’environ 15 800 voyageurs signalés par l’Agence pour faire l’objet d’un suivi ». Le résultat le plus courant a été une visite à domicile pour vérifier que la personne s’y trouve. D’autres corps de police ont également pris des mesures similaires.

Manque de surveillance ?

Le faible taux de sanctions ne signifie pas pour autant que les quarantaines sont respectées à la lettre. « On a beaucoup de voyageurs qui sont de retour et je ne suis pas sûr que c’est seulement 39 d’entre eux qui n’ont pas adhéré aux mesures. En raison de la nature humaine, d’autres ont dû contrevenir à la règle », fait remarquer le Dr Vinh.

Est-ce dire qu’il faudrait avoir un système de surveillance plus serré ? Une question délicate qui impose une réponse nuancée, fait valoir Vardit Ravitsky, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, spécialisée dans les questions éthiques.

« Ce qui serait nécessaire pour surveiller davantage les voyageurs rendra notre société moins démocratique et libérale, avance-t-elle. Si ça devient une affaire de police, le caractère de notre société va changer de manière très profonde. Il y aura un prix élevé à payer pour ce qui est de la violation de la vie privée. »

La meilleure avenue demeure, à ses yeux, la sensibilisation. « Il faut continuer à bâtir la confiance des citoyens et à améliorer la communication relativement aux messages de santé publique, tout en explorant pourquoi les gens veulent tricher, pour les aider au lieu de les punir. »

Il est actuellement interdit aux étrangers d’entrer au Canada. Mais les citoyens canadiens et les résidents permanents peuvent entrer et sortir du pays. Les membres de la famille immédiate d’un citoyen canadien ou d’un résident permanent sont également admis à l’intérieur des frontières.

Il faut continuer à bâtir la confiance des citoyens et à améliorer la communication relativement aux messages de santé publique, tout en explorant pourquoi les gens veulent tricher, pour les aider au lieu de les punir. 

 

Selon une compilation effectuée par Le Devoir à partir des données fournies par l’Agence des services frontaliers du Canada, ce sont plus de 2,1 millions de personnes qui ont traversé la frontière et qui ont dû se soumettre à une quarantaine depuis la fin mars. Ce chiffre comprend les voyageurs qui sont entrés au Canada, à l’exception des camionneurs, qui sont dispensés de s’isoler.

Depuis le début de l’été, le nombre d’entrées au pays augmente constamment. Ainsi, dans la semaine du 25 au 31 mai, 68 982 voyageurs (à l’exception des camionneurs) ont traversé la frontière. Deux mois et demi plus tard, soit dans la semaine du 10 au 16 août, ce chiffre a presque doublé, à 132 795 voyageurs.

Mais pourquoi imposer une quarantaine plutôt qu’un test de COVID-19 à l’entrée au pays, comme le font d’autres pays ? Les tests actuels sont surtout précis pour le stade symptomatique de l’infection, fait valoir l’Agence. « Lorsqu’une personne infectée a une faible charge virale (ce qui peut survenir au tout début de la maladie ou au cours de la phase de rétablissement), un test pourrait donner un résultat faussement négatif. »

Une lecture qu’appuie Donald Cuong Vinh. « Aucun test n’est précis à 100 %, ce qui veut dire qu’on risque d’avoir des faux négatifs », explique-t-il. « Et si un voyageur est contaminé dans l’avion pendant le vol de retour, le virus n’aura peut-être pas atteint une charge virale assez élevée pour être détectée par un test à l’arrivée. » La quarantaine permet donc d’imposer une mesure uniforme à tous les voyageurs pendant la durée correspondant à la période d’incubation maximale du virus, précise le Dr Vinh.

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1 commentaire
  • Pierre Rousseau - Abonné 1 septembre 2020 07 h 53

    Une des failles du système

    Beaucoup de voyageurs américains ont franchi la frontière canadienne pour soi-disant se rendre en Alaska et ces gens ne sont pas soumis à la quarantaine. Ces voyageurs ont été vus dans les hôtels, surtout en Alberta et en Colombie-Britannique, à des endroits qui étaient fort loin des routes qui mènent vers l'Alaska comme, par exemple, sur l'île de Vancouver. Avec une telle faille dans la fermeture des frontières, les statistiques ne veulent rien dire.