À la rencontre des «campeurs» de la rue Notre-Dame, menacés d'expulsion

Francis Lévesque- Goulet, une personne en situation d’itinérance de 33 ans, offre de réparer tout ce qu’on lui apporte, que ce soit un vélo ou un ordinateur. Il habite le «camping Beauport Notre-Dame» depuis deux mois.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Francis Lévesque- Goulet, une personne en situation d’itinérance de 33 ans, offre de réparer tout ce qu’on lui apporte, que ce soit un vélo ou un ordinateur. Il habite le «camping Beauport Notre-Dame» depuis deux mois.

« On ne partira pas tant qu’on n’aura pas une solution raisonnable et équitable pour tout le monde », lance Francis Lévesque-Goulet. N'en déplaise à la Ville de Montréal, lui et ses camarades du campement de fortune d’Hochelaga-Maisonneuve refusent de prendre le chemin d’un refuge.

L’homme de 33 ans vit dans une tente depuis deux mois, sur un bout de terrain vacant longeant la rue Notre-Dame Est. L’endroit baptisé « camping Beauport Notre-Dame » par ses occupants compte aujourd’hui une quarantaine d'abris improvisés.

Francis était déneigeur avant de perdre son emploi, en mars. Il a bien tenté de se faire réengager comme paysagiste, mais sans succès. Puis, la pandémie a frappé. « J’avais plus une cenne. Mon coloc m’a mis dehors. » Après être passé d’un refuge temporaire à l’autre, il a décidé de planter sa tente sur cette bande de gazon située à un jet de pierre du square Dézéry.

Depuis, il passe ses journées à réparer tout ce qu’on lui apporte, que ce soit un vélo ou un ordinateur. Il garde aussi à l’œil ses voisins aux prises avec une dépendance. « Il n’y a pas de seringue qui traîne. Les gens qui consomment restent dans leur tente. Des gens gelés devant tout le monde, j’en veux pas », insiste-t-il.

Comme Francis, Mike, 51 ans, joue lui aussi à l’agent de sécurité dans ses heures perdues. Michel Groulx, de son vrai nom, habite le campement depuis trois semaines. Avant, il résidait à Gatineau, où il a été jeté à la rue en début d’année. « J’ai perdu ma job, mon logement. Je ne pouvais plus payer le loyer », laisse-t-il tomber, tirant sur sa cigarette.

Il a décidé de descendre à Montréal, rejoindre des chums pour l’été. Histoire d’égayer son quotidien en cette période plus morose.

Un brin hyperactif, Michel aime tenir en ordre le campement et ses environs. « On fait le ménage, on nettoie le parc à côté. On veut que ça reste propre pour la communauté », indique-t-il. Récemment, il a d’ailleurs coupé une branche d’arbre qu’il jugeait dangereuse pour les cyclistes qui empruntent la piste tout près.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le campement de la rue Notre-Dame a grossi à vue d’œil depuis quelques semaines. Sur la photo, un de ses habitants cuisine un repas sur un barbecue.

Déménager, mais où ?

La police tolère le campement qui a grossi à vue d’œil dans les dernières semaines. Mais la Ville de Montréal est déterminée à le faire disparaître. Elle souhaite le démanteler d’ici lundi prochain, le 31 août. « Le campement n’est pas une solution durable ni sécuritaire », soutient le cabinet de la mairesse Valérie Plante.

La Ville assure travailler avec des organismes sur le terrain pour relocaliser les itinérants « selon leurs besoins ». « Chaque jour, depuis plusieurs semaines, les intervenants sont sur place pour soutenir et accompagner les campeurs et les aviser des différentes solutions possibles. »

Interrogée sur les solutions de délocalisation envisagées, la Ville se fait avare de commentaires. « Nous procéderons à une annonce cette semaine et tous les détails seront annoncés à ce moment », fait-on savoir.

Les occupants du campement refusent toutefois de partir. Cet endroit est devenu leur chez eux provisoire. Ils s’y sentent bien et s’organisent pour survivre.

Des intervenants d’organismes du secteur, dont le CAP St-Barnabé et L’Anonyme, visitent régulièrement les lieux. La Croix-Rouge y distribue aussi des denrées alimentaires, à la demande de l'administration Plante.

La bouffe ne manque pas, confirme Michel Groulx, devant une grande table de plastique avec quelques victuailles. Il s’étonne surtout de voir de parfaits inconnus — du quartier ou non — multiplier les dons de nourriture, de vêtements ou encore d'équipement de camping. Un avis appuyé par Louis Lecompte, alias « Joe Louis ». « Ça n'arrête pas ! » s'exclame-t-il.

Le jeune homme de 27 ans (c’était son anniversaire lundi) a passé la veille sa première nuit au campement. « On m’a donné une tente, un sleeping, pis un oreiller », confie-t-il, tout sourire. Dans ce petit village de toiles, il faut dire que les liens se tissent rapidement. « C’est vraiment accueillant, tout le monde est venu se présenter à moi. Je ne me suis jamais senti comme un intrus. »

Les habitants du quartier, eux, semblent s’être habitués à leur présence. « Ils ne dérangent personne », estime Josiane Lachapelle, une résidente du secteur croisée sur place.

Celle qui habite en face du square Dézéry vient souvent jaser avec les « campeurs », après ses journées de travail. Au départ, dit-elle, des voisins de son immeuble d’habitation étaient « réticents » à voir un tel campement dans leur cour. Mais au fil des jours, la méfiance s’est dissipée selon elle. « On n’entend rien, il n’y a jamais de cris ou de violence. »

Liberté

Pour Francis Lévesque-Goulet, pas question de plier bagage. « Ils [la Ville] veulent nous envoyer dans un refuge où on n’aura pas d’aide, sinon le minimum qui ne servira pas à grand-chose », s’insurge celui qui a créé la page Facebook « Un chez-soi pour tous » pour défendre sa cause.

Il y a publié une lettre pour raconter ses expériences passées dans des refuges temporaires où il estime avoir été traité « comme un chien ». « Ne pas avoir accès à ses affaires personnelles comme on le désire, ne pas manger nos trois repas par jour, se faire mettre dehors à 6 h. Ça pas de bon sens », dénonce-t-il.

« On veut de vraies solutions pour trouver des logements et pas se faire dire qu’on en aura un jour. Ce sont juste de faux espoirs et des déceptions qu’on va avoir avec les HLM. Combien de temps on doit endurer d’être sur les listes d’attente ? »

L’idée d’aller dans un refuge rebute également Michel et Louis. « Je déteste ça, man, je ne suis pas capable, soutient le premier. C’est des règlements à n’en plus finir… comme le couvre-feu. Un couvre-feu, à mon âge ! Faut que je sois rentré à une certaine heure. Ils sont sérieux ? »

Il demande à la Ville de tolérer le campement de fortune jusqu’à la mi-octobre. « On ne demande pas un an ou deux. On demande deux mois, juste ça. Ce n’est pas grand-chose. L’hiver s’en vient de toute façon, on ne restera pas icitte. »

Et Louis de renchérir : « Ça nous enlèverait notre liberté [de déménager dans un refuge]. On est bien ici. »

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